Arkantz

Romancier et éditorialiste, Carl Eric Arkantz collabore régulièrement à la rédaction de magazines sur Internet, et est régulièrement publié dans la presse francophone.

08 juin 2007

Le Diable de Çildir - Extrait N°2

cildir


À en croire les Écritures, l’Arche de Noé se serait échouée sur son flanc. Et le prophète y aurait cultivé de la vigne dans sa vallée. Mais, il y avait bien longtemps. Car de cet Eden d’après le déluge il ne restait rien qu’une steppe épineuse jaune et grise où ne poussaient que des pierres. Comme si le diable y avait lui-même posé le pied. Il y avait également bâti sa demeure, Seytankalasi, le « Château du Diable », près de Çildir, à l’est d’Ardahan et au nord de Kars. C’est ce que pensait le général Cosaque, en regardant les ruines médiévales de la lugubre forteresse. Car aucun être vivant n’aurait osé se terrer ici, pas même lui, dut-t-il y être contraint. D’ailleurs ni Cosaque ni vraiment Russe, Tigrane de Lambron était un prince sans terre qui traînait son titre comme on traîne un fardeau.

De ses lointaines origines mongoles, il avait les yeux noirs et légèrement bridés, un nez court et fort et un visage ovale avec des pommettes hautes. Il recoiffa sa papacha sur son chef surmonté d’une chevelure brune fraîchement coupée. En cette fin d’avril 1918, l’hiver n’avait pas cédé un pouce au printemps. De toute façon, le printemps n’existait pas sous ces latitudes. Aux durs frimas de sept mois succédait une chaleur étouffante. Emmitouflé dans son manteau gris-vert, le prince-général souffla dans ses paumes pour les réchauffer. Il aurait pu tout aussi bien enfiler ses gants. Mais aussi souple qu’il fut le cuir entraverait le mouvement de ses doigts. Sans compter que ç’eut été afficher un privilège que d’utiliser des gants alors que beaucoup de ses hommes n’en possédaient pas une paire. Prince ou pas, un chef se doit de donner l’exemple, qui plus est en temps de guerre. Ce n’était d’ailleurs pas une contrainte en soi mais une forme de respect ; du moins dans l’éducation qu’il avait reçue. N’en est-il pas ainsi quand on allie les paradoxes ?

Le prince fourra la main droite dans la poche de son manteau. Il passa son ongle sur le dos d’une petite médaille en or qui représentait la Vierge et l’Enfant. Un nom était gravé dessus. Un nom qui lui était familier. Il laissa vagabonder son esprit. Un cheval s’ébroua. Le prince se retourna. Les restes de sa division bivouaquaient au bord du lac de Çildir. En fait de division, il s’agissait d’unités disparates, comme l’attestait la diversité des grades et des uniformes ; de soldats sans espoir ni illusion, de sous-officiers et d’officiers refusant la capitulation, qui s’appuyaient sur trois régiments de Cosaques de ligne, deux régiments de cavalerie, quatre bataillons de volontaires de la légion transcaucasienne et un régiment d’artilleurs. Tous avaient servi sous les ordres du généralissime Nicolas Ioudenitch sur le front du Caucase. Depuis la prise du pouvoir par les Bolcheviques, le généralissime avait rejoint les rangs de la rébellion contre les Rouges. Le prince lui-même avait été un moment écartelé entre le devoir et la raison. Et son devoir lui dictait de terminer cette guerre plutôt que d’accepter le déshonneur de la défaite, dut-il désobéir aux ordres du nouvel état-major.

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