Arkantz

Romancier et éditorialiste, Carl Eric Arkantz collabore régulièrement à la rédaction de magazines sur Internet, et est régulièrement publié dans la presse francophone.

21 juin 2007

Le Diable de Çildir : Extrait N° 5

cildir


Nécessité fait loi. Rien ne prédisposait le colonel Boris Issurovitch Mikaelov à devenir militaire de carrière. D’autant que, s’il s’était laissé influencé par ses sentiments personnels envers le tsar, tant le personnage que ce qu’il représentait, jamais il n’aurait dû endosser l’uniforme de l’armée impériale. Du dernier tsar, il ne connaissait que le portrait officiel avec ses yeux froids et vides, celui auquel personne ne pouvait échapper où qu’il soit dans l’Empire, de Saint-Pétersbourg à Moscou, de Kiev à Vladivostok, du Caucase aux bourgades les plus reculées de Sibérie. Comme on ne pouvait échapper ni à sa police, ni à son administration. Maître après Dieu, le tsar incarnait pour beaucoup la tradition, la continuité et l’ordre ; son pouvoir, tant qu’il était incontestable et incontesté, rassurait la bourgeoisie financière comme les propriétaires fonciers parce que l’argent à horreur du vide et du désordre ; mais son « aura » rassurait également le petit peuple auprès duquel il jouissait parfois d’une vénération quasi religieuse ; n’était-il pas pour certains un « père » devant lequel on allait jusqu’à se prosterner ? Se prosterner, le colonel Mikaelov ne pouvait souscrire à pareille idolâtrie. Comme il ne pouvait oublier tous ceux qui, victimes du système, criaient à l’arbitraire, à la tyrannie et à l’oppression et qui courageusement appelaient à plus de liberté et à plus de justice ; tous ceux qui, passé un mouvement de révolte brutalement muselé, avaient préféré se réfugier dans une espèce de résignation qui sans être plus confortable que la peur des représailles leur permettait d’encaisser sans se plaindre, puisqu’il leur était interdit de se plaindre ; et les Juifs qu’on accusait de tous les maux ou de tous les crimes quand la crise menaçait une société en proie à la déliquescence. Et, il y avait ceux parmi les plus radicaux pour qui le tsar était devenu un symbole qu’il fallait abattre !

Bien qu’il fut séduit dans sa jeunesse par les idéaux progressistes ou, tout au moins, par l’idée de démocratie, le colonel Mikaelov ne souscrivait pas à la violence prêchée par ces révolutionnaires, ce qui signifiait pas qu’il les condamnât puisqu’ils promettaient un avenir plus juste, si ce n’est meilleur. Il se démarquait quelque peu de son père pour qui la violence n’engendrait rien de bon.

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