04 juillet 2007
Le Prince des Faces - Extrait N° 3

DOUGLAS Kendall avait mal dormi, comme un condamné à la veille de son exécution. A dire vrai, il n'avait pas dormi, cette nuit-là. D'ailleurs, il n'avait jamais su dormir. Du plus loin qu'il lui rappelle, le monde de la nuit exerçait sur lui une étrange fascination. C'était comme s'il volait quelques heures de vie au sommeil. Qui plus est, son métier de reporter exigeait à tout moment une vigilance absolue. Et si la "Force tranquille" avait pris le pas sur le "Libéralisme avancé", les événements de Tulle continuaient à le travailler ; surtout depuis les dernières semaines. Ce procès avait provoqué en lui un formidable bouleversement. Le soir même du verdict, lors d'une discussion à la veillée avec son ami Jacques, il avait émis le désir de prendre un nouveau départ. " Etre un témoin dans un monde en action avec pour seul outil mon appareil photo ! " confia-t-il.
Les assignments l'avaient conduit d'un bout à l'autre du monde, de guerres en révolutions pendant les douze dernières années. Son dernier reportage au Sahara occidental l'avait fortement ébranlé. Du raid sur Zag, en avril, par le Polisario aux contre-attaques des troupes marocaines, il avait connu les affres de la peur et l'idée de la mort l'avait effleuré. Il en avait même senti le souffle.
Après l'un de ces accrochages, dans une casemate creusée à la hâte, il s'était retrouvé coincé entre un cadavre et un mourant. Recroquevillé, les narines et la bouche remplies de sable, il dut retenir sa respiration. Au-dessus de lui, il n'entendait que les éclats de voix des soldats marocains, entrecoupés de courtes rafales de fusils - mitrailleurs.
Soudain, la détonation sourde d'un pistolet faillit le faire sursauter. Il s'en abstint au dernier moment. On achevait les blessés. A la seconde détonation, il se tassa un peu plus comme s'il voulait se rendre invisible. Bloqué sous lui, contre sa poitrine, son appareil photo le faisait souffrir ; et la cartouchière du jeune rebelle qui était tombé à la renverse sur lui broyait ses côtes. Kendall l'entendait geindre. Les soldats approchaient. Il ferma les yeux.
