28 août 2007
Au pays de Dieu… une plongée dans l’Amérique profonde

En 1989, Douglas Kennedy avait entrepris un périple dans le pays de Dieu, ainsi qu’il surnomme la Ceinture de la Bible qui, au sud des Etats-Unis, va de la Floride au Texas.
De ce voyage qui se voulait être une rencontre avec les néo-chrétiens, ces mouvements religieux ayant essaimés dans cette Amérique profonde, Douglas Kennedy a brossé le portrait d’une société beaucoup plus mystique qu’on ne pourrait l’imaginer. Avec pour point de départ New-York et sa rencontre avec une businesswoman toute acquise à la foi en Dieu après le décès de son mari, l’auteur nous emmène dans les anciens Etats confédérés.
De la Floride où débute son errance et à chacune des étapes se succèdent des destins d’hommes et de femmes touchés par la foi en réponse à leurs vies fracassées, leur passé de malfrat, un drame personnel, une enfance meurtrie quand il ne s’agit pas de rescapés de ce qu’on peut parfois appeler une secte et qui se battent désormais pour sauver leurs semblables de l’embrigadement psychologique et mystique.
Parmi ces portraits, les plus forts et les plus touchants sont ceux de Cathy une ex des Témoins de Jehova militante antisectes ou de Robert Birt ce pasteur noir d’Enterprise en Alabama qui cherche Dieu dans le regard des hommes.
Le mouvement évangéliste que nous percevons en Europe est loin d’être un phénomène de mode avec ces stars telévangélistes comme Bill Graham. La récente actualité nous a montré que l’action prosélyte des évangélistes dépasse les frontières des Etats-Unis. Ainsi, au premier trimestre 2007, un évangéliste allemand et deux turcs convertis par ses soins ont été horriblement torturés et assassinés à Adana en Turquie par des musulmans ultranationalistes. Plus près de nous, en Afghanistan, un groupe de 23 évangélistes sud-coréens a été enlevé par les Talibans ; deux d’entre eux ont été exécutés ; et deux femmes ont été libérées le 13 août dernier. Ces faits divers sordides, à la limite de l’horreur, ne doivent pas faire oublier que l’action agressive des évangélistes guidés par la Lumière de Jésus, et plus prosaïquement par des multinationales de la Foi basées aux Etats-Unis, se rendent coupables d’un des péchés les plus graves en terre musulmane : détourner d’Allah des musulmans pour en faire des chrétiens. Cette acte est passible de mort, le nouveau converti étant considéré comme le pire des sacrilèges. Que la sanction de mort s’étende aux prêcheurs n’est pas étonnante non plus alors qu’on assiste à un raidissement des mouvements religieux dans le monde. Nous avons pris l’habitude de ne regarder que dans une seule direction, celle de l’Islam et de ses fanatiques. Le récit de Douglas Kennedy rétablit la balance en nous faisant découvrir ce sectarisme néo-chrétien tout aussi dangereux pour la liberté de foi et de conscience individuelles.
Si l’Amour de Jésus est vécu pour nombre de noirs du sud des Etats-Unis comme une forme de libération des contingences terrestres et de soutien moral, l’attrait pour la Foi de beaucoup d’évangélistes américains s’apparente soit à un marché avec Dieu pour gagner une place au Paradis, soit à un alibi pour faire partie des élus de l'après-ère apocalyptique, soit une béquille psychologique pour dépasser les blessures de sa vie, soit le dernier recours pour ceux qui n’ont plus rien à espérer de la vie si ce n’est la mort.
Toujours est-il qu’en insufflant chez leurs ouailles la Force du Très Haut d’habiles prédicateurs n’appartenant pas aux mêmes chapelles promettent beaucoup plus qu’ils ne peuvent tenir, en raffermissant toutefois en chacun un sentiment d’importance qui n’est en fin de compte que vanité ou orgueil. Il ressort de cette logorrhée religieuse où dans la bouche de ces prédicateurs Jésus abonde jusqu’à la nausée, une vision nauséabonde de cette néo-chrétienté.
Le phénomène ne serait pas aussi inquiétant si les puissances de l’argent ne s’y intéressaient pas, transformant la Foi en business lucratif des dons aux maisons de productions de disques de musiques chrétiennes. Tout est bon pour attirer le chaland, puisque il faut appeler un chat un chat.
Que les plus faibles se laissent abuser par de belles paroles ou de vaines promesses est une chose. En son temps, Martin Luther avait dénoncé les tractations de l’Eglise qui vendait aux chrétiens des parts de Paradis. Le drame est que la politique américaine est de plus en plus gangrénée par le phénomène. Et les diverses déclarations du Président George W. Bush en ont été la preuve. Qu’il s’agisse d'enrôler Dieu dans les armées du Bien ou de définir l’Axe du Mal, cette vision manichéenne du Monde dénote de la plus parfaite immaturité.
C’est sans doute en observateur avisé que Douglas Kennedy a publié ce récit remanié. Celui-ci se lit avec le même plaisir qu’un roman de fiction. Pourtant ce n’en est pas un. Hélas ! Croyant ou non, on peut que nourrir des craintes légitimes face à ces nouveaux croisés des temps modernes en quête de Paradis, prêts à nous imposer leur vision de l’Univers, de sa création à son évolution.
En parlant de Paradis, il faudrait que ces prêcheurs méditent et fassent méditer ce quatrain (Robayat) du poète persan du moyen-âge Omar Khayyâm, plus moderne que bon nombre de nos penseurs actuels :
« Pauvre homme, tu ne sauras jamais rien. Tu n'élucideras jamais un seul des mystères qui nous entourent. Puisque les religions te promettent le Paradis, aie soin de t'en créer un sur cette terre, car l'autre n'existe peut-être pas. » (1)
Et faire le Paradis sur Terre avant de l’espérer au Ciel…
(1) Omar Khayyâm (Robayat CLXIV) - Quatrains, traduction de Franz Toussaint
Carl E. Arkantz

Au Pays de Dieu
Douglas Kennedy
Traduit par Bernard Cohen
Editeur Pocket
ISBN : 2266154648
Les charmes discrets de la vie conjugale… le choc en retour

Fille d’un professeur de l’Université du Vermont et célèbre agitateur politique et d’une mère artiste peintre aigrie, Hannah Latham semble étouffée entre ces deux personnalités, l’une brillante, l’autre sarcastique. Mélange détonnant entre ce père WASP et cette mère juive, elle choisit au grand désespoir de ses parents et de sa meilleure amie Margie le mariage avec Dan Buchan, un jeune étudiant en médecine ; avec lui elle va s’enterrer dans une bourgade du Maine, à Pelham.
Durant la période troublée de 1966 à 1974, Douglas Kennedy nous retrace comment les incertitudes de la guerre du Vietnam avec ses mouvements pacifistes jusqu’au scandale du Watergate vont bouleverser la vie d’une famille d’apparence si lisse, si ordinaire pour découvrir des failles, des trahisons et des mensonges. Une histoire qui pourrait être universelle ! Pour ne pas reproduire la même expérience que ses parents, Hannah s’isole dans une vie plan-plan de petite bourgeoise de province. Cette belle mécanique qu’elle croit exemplaire va être mise à mal par une relation adultère suivie d’un délit. Contre vents et marées, Hannah va s’efforcer à garder le secret et à oublier.
Trente ans plus tard, les Buchan ont acquis une position sociale respectable ; leurs enfants Jeff et Lizzie semblent avoir réussi leurs vies professionnelles. En est-il de même de leurs vies personnelles ? La société américaine de l’après 11 septembre a changé de visage. L’administration Bush a permis à la droite radicale et religieuse de s’affirmer. Le néo-christianisme s’affiche avec le masque du patriotisme. Jeff appartient à cette mouvance. Lizzie sombre dans la déprime sentimentale. Hannah assiste impuissante à la déliquescence de cette existence qu’elle imaginait bien rôdée. Et c’est le choc, le drame familial et surtout la révélation du secret qu’elle avait cherché à cacher qui vont faire s’effondrer cet univers soigneusement préservé.
De la nausée aux larmes, ce diable de Douglas Kennedy réussit à entraîner le lecteur dans ce maelström dévastateur que masque habilement le titre trompeur de son roman. Le titre américain de State of Union joue sur un double sens ; le discours de l’Etat de l’Union est prononcé chaque année devant le Congrès par le Président des Etats-Unis, il décrit la situation politique et économique du pays. Dans cet esprit, Douglas Kennedy dépeint effectivement le portrait de deux Amériques, l’une contestataire et libertaire des années 60 et 70 avec ses combats pour la fin de la guerre du Vietnam ; et l’autre rigoriste pour ne pas dire tentée par un totalitarisme religieux et sectaire, drapée dans un patriotisme militant qui, suite au traumatisme des attentats du 11 septembre, a déclaré la guerre à l’Afghanistan et se prépare à envahir l’Irak. Par ailleurs, State of Union aurait également un sens plus personnel se référant à l’union en tant que mariage. Et c’est bien de cela aussi dont il est question.
Le charme discret de la vie conjugale est un constat sans complaisance d’une Amérique que nous avons du mal à comprendre.
Carl E. Arkantz

Le charme discret de la vie conjugale
Douglas Kennedy
Traduit par Bernard Cohen
Editions Belfond
ISBN : 2714441068
