Arkantz

Romancier et éditorialiste, Carl Eric Arkantz collabore régulièrement à la rédaction de magazines sur Internet, et est régulièrement publié dans la presse francophone.

20 septembre 2007

Le Diable de Çildir : Extrait N° 8

cildir

Au petit matin, les gendarmes avaient rassemblé les habitants de Missis et des villages alentours sur la grand place, en face de l’église des Apôtres où trônait un olivier centenaire. Composés de Kurdes et de Tchétés, des détachements hamidiés étaient venus leur prêter main forte. Séparés des hommes, les femmes, les enfants, les vieillards et les invalides, hébétés tout autant que transis, se pressaient les uns contre les autres comme pour mieux combattre leur peur. Élisabeth de Lambron et ses fils, André et Thomas étaient du nombre. Ironie du sort, plutôt que de rester seuls dans leur maison d’Adana, le prince leur avait demandé de se mettre sous la protection de son cousin Raphaël de Lambron. Élisabeth avait donc emménagé chez lui à Missis avec ses fils. Comme il était sous-préfet, Raphaël devait leur faciliter les formalités et les aider à embarquer à Mersine pour la France. Et le départ était imminent puisqu’ils venaient de boucler leurs malles.

À l’aube, les Kurdes avaient investi la maison. Ils avaient molesté les domestiques et arraché les occupants à leurs lits. Élisabeth avait juste eu le temps de passer une robe et de fourrer son passeport français dans son corsage. Thomas, le bébé somnolait encore dans ses bras et, du haut de ses sept ans, André s’agrippait à sa jupe.

Pendant que des gendarmes emmenaient les hommes loin de la ville, le chef des hamidiés vociféra dans une langue qu’Élisabeth ne connaissait pas, elle ne put qu’interpréter une certaine menace dans ses intonations. De toute façon dans son état, elle aurait été incapable de comprendre quoi que ce soit. Elle tremblait de froid autant que de peur, en serrant son fils contre son sein. Désemparée, elle aurait aimé qu’on lui traduise les paroles du Kurde que tous écoutaient sans broncher dans un silence de mort. Cherchant autour d’elle un peu de compassion, elle murmura entre ses dents :
« Je suis française, bon sang. » Une vieille femme échevelée se retourna. Élisabeth eut l’impression qu’elle voulait la fusiller du regard ; mais ce n’était qu’une impression inspirée par sa propre peur. Car de ce regard-là émanait autant d’amour que de douceur. Un sourire timide passa sur le visage sillonné de rides. Puis d’un doigt sur les lèvres, la vieille femme fit signe à Élisabeth de se taire. Pourquoi devait-elle se taire puisqu’elle se sentait étrangère à tout cela ? Alors elle sortit crânement du rang, en brandissant son passeport. Un soldat la refoula. Son nourrisson sur son sein, elle avança vers les gendarmes en suppliant. Sans qu’elle s’en aperçoive André l’avait suivie.

Un sergent-chef approcha. Il prit le passeport et commença à le parcourir. Sur le moment, Élisabeth se sentit rassurée.

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