21 février 2008
Les conseilleurs ne sont pas les payeurs
Les conseillers du Président de la République ont pris l’habitude – plutôt fâcheuse – de s’exprimer bien haut, alors que leur rôle les destinerait à plus de discrétion. La fonction de conseiller n’est-elle pas de conseiller, c’est à dire de souffler, de suggérer et non d’intervenir directement dans le débat.
M. Claude Guéant nous y avait habitués. C’est aujourd’hui au tour de Mme Emmanuelle Mignon, Directrice de Cabinet du Président Sarkozy de faire les choux gras de la polémique. Elle aurait affirmé à un journaliste de VSD, Emmanuel Fansten que « les sectes seraient un non-problème. » Nous connaissions déjà les subtilités du langage édulcoré formé sur les non-ceci ou les non-cela. Je préfère pour ma part appeler un chat un chat, mais pas un non-chien.
En l’occurrence, le propos aurait concerné la Scientologie, cette « église » moderne qui à grands renforts de stars se revêt les atours du religieux pour asseoir sa respectabilité. Qu’est qu’une secte ?
Le mot secte vient du latin secta, de sequi (suivre). Il s’agit donc d’un mouvement dans lequel les adeptes suivent un guide, un message ou un dogme. Le mot secte a donné comme dérivé sectaire, synonyme de partisan zélé, fougueux. Ce zèle se retrouve chez les Zélotes, et leur branche armée les sicaires. Le terme secte ne serait donc pas créé sur la racine latine secta (couper).
Qu’elle prêche le suivisme ou coupe les individus de la société et de leur famille, la secte en tant que groupe religieux ou supposé tel représente une menace pour la liberté individuelle, voire occasionne un trouble à l’ordre public.
Le rapport sur les sectes que semblerait remettre en question la Conseillère du Président de la République n’est pas un catalogue basé sur le ressenti de tel ou tel membre de la commission d’enquête sur les sectes, mais sur de nombreux témoignages de victimes de ces sectes.
Que la Scientologie se soit estimée lésée d’être sur cette liste ne fait pas d’elle cette église dont elle s’affuble de manière éhontée. Ses pratiques de lavages de cerveaux et de manipulations mentales sont loin d’être de la fiction. Je connais trop bien les dégâts causés par ces manœuvres, notamment par une autre « église» tout aussi redoutable que sont les Témoins de Jehova. Ces groupes profitent de la crédulité des individus, de leur faiblesse passagère, de leur attente spirituelle que ne peuvent plus étancher les églises traditionnelles, représentant les grandes religions. Le propre de l’homme est le libre-arbitre, c’est à dire d’avoir la faculté de se décider par soi-même, d’avoir la liberté de choisir et de penser, une réflexion qui ne soit pas contaminée par le dictat du groupe ou de son gourou.
C’est pour cela qu’il faut rester vigilant, même lorsque les sectes se parent des plus beaux yeux du monde.
Carl E. Arkantz
21 février 2008
09 février 2008
Génocide... donc je suis
L’histoire des peuples martyres doit-elle se résumer à cette simple équation ? Celle de n’exister que par l’holocauste dont il a été victime. Doit-on résumer sa propre vie à n’être qu’une tombe jamais fermée du fond de laquelle des âmes en furie continuent à demander justice ?
Que l’on soit Arménien, Cambodgien, Juif ou Rwandais, ou même descendant d’esclaves faut-il continuer à vivre dans un passé douloureux parce que dans son présent on reste soumis aux contestations les plus éhontées, aux manipulations les plus sournoises, aux calculs les plus effroyables, et pour couronner le tout à la négation la plus horrible, celle de s’entendre dire que cette tragédie, que ce drame, que ce génocide n’a jamais existé. Et ce parfois avec des arguments des plus provocants pour ne pas dire blessants : « Comment peuvent-ils prétendre avoir été victimes d’un génocide puisqu’ils sont toujours là ? »
Ceux qui avancent de telles affirmations mesurent-ils la portée de leurs mots ? Sont-ils conscients du mal qu’ils provoquent ? Le font-ils sciemment ? Ou par simple ignorance, si ce n‘est de la bêtise ?
Ces agressions perpétuelles ne font que contribuer à enfermer ceux qui en sont les victimes dans ce cercle vicieux de la morbidité comme source de leur existence. Si la liberté d’expression est sacrée, et reconnue par là-même comme une liberté fondamentale, ne doit elle pas respecter la dignité de l’autre. Ce débat a déjà eu lieu à propos de caricatures qui ont exacerbé le ressentiment d’une population qui s’est sentie agressée. Il ne s’agissait que de dessins de fort mauvais goût. Et leur impact a dépassé, et de loin, les intentions de leurs auteurs. Ignorance ou calcul, on ne le saura jamais. Il est néanmoins dommage que les opinions publiques concernées (et les autres) ne s’insurgent pas autant contre des drames humains, des meurtres de masse, des attentats aveugles et des répressions sanglantes. Y-aurait-il une gradation du tolérable ? Ce à quoi on pourrait se demander s’il existe une échelle de valeur de la souffrance. Chaque souffrance est unique, intolérable et condamnable. Le déni de quelque souffrance que ce soit est également intolérable et condamnable.
Lorsqu’on entend des historiens dire, au nom de la liberté, qu’il ne faut pas pénaliser le déni de génocide ou le déni d’esclavagisme, n’est-ce pas réserver le débat à une seule corporation. Que signifie être un historien ? Un historien est celui qui étudie, analyse et rend compte des faits au vu des documents ou des témoignages qu’il a à sa disposition. En fait, qui décide de qui est historien et de qui ne l’est pas ? Au nom de la liberté, doit-on laisser dire ou écrire n’importe quoi, peut-on revenir sur des faits établis, répertoriés, analysés, compilés dans les archives diplomatiques ou nationales, et prétendre que ces faits-là n’ont jamais existé ?
Et enfin, peut-on reprocher à ceux qui ont survécu au drame, à l’horreur et à l’innommable crime qu’est un génocide d’être toujours vivants ?
Carl E. ARKANTZ
Ecrivain
http://www.arkantz.com
Article paru dans :
Le Devoir de Montréal
Emarrakech.info (site des marocains de Belgique)
Le Forum de l‘Express de Toronto
03 février 2008
Le Diable de Çildir - Extrait N°12

Dans son épais kaftan trempé, le capitaine Roy Barnett grelottait. Son masque de poussière brique le faisait ressembler à un spectre. Machinalement, il s’essuya les yeux sur sa manche. Mais sa manche était aussi sale que son visage. Abrité dans une anfractuosité, il rangea ses jumelles sous son manteau. Grâce aux informations de ses agents infiltrés en Arménie et en Azerbaïdjan, il avait désormais suffisamment d’éléments concomitants concernant les préparatifs par les Bolcheviques d’une action d’envergure dans le sud du Caucase. Il en avait immédiatement averti le Secret Service à Tiflis.
En réponse, le contre-espionnage britannique lui avait demandé d’observer aussi attentivement que possible les bandes et les groupes armés qui écumaient la zone. Dans l’esprit de ces stratèges, il ne faisait aucun doute que les Russes s’appuieraient sur leur logistique. Tant pour des raisons personnelles que par spéculation, le capitaine Barnett avait jeté son dévolu sur le « Diable de Çildir », car son armée était l’une des mieux entraînées de cette région. Mais enfin, et par-dessus tout, il avait pu prendre contact avec l’un de ses meilleurs informateurs qui le renseignait sur le « Diable ». Il ne fut pas surpris outre mesure en mettant un nom sur la légende. Comme il le pressentait, le « Diable de Çildir » n’était autre que le prince Tigrane de Lambron qu’il avait rencontré, au printemps 1918, à Kars, où il avait été détaché en tant qu’observateur.
L’agent secret réfréna ses sentiments. Son admiration pour le prince ne devait pas lui faire perdre de vue sa mission. Depuis la fin de guerre, plus précisément depuis la Révolution d’Octobre, il menait une guerre secrète, en marge des tractations de couloir. La politique et le terrain font rarement bon ménage. Lorsqu’en mars 1917, le Tsar fut forcé d’abdiquer, la Grande Bretagne avait refusé de lui donner asile, sous la pression d’un Lloyd George inquiet de la réaction de la classe ouvrière britannique. Que Georges V et Nicolas II fussent du même sang n’avait pas fait infléchir le Premier Ministre de Sa Majesté d’un iota. Avait-il versé une larme le jour de son assassinat ? Quand on pouvait sacrifier un monarque, fut-il un autocrate décrié par ses contemporains, quel sort réserverait-on aux agents anonymes que le capitaine avait recrutés en Transcaucasie dans les milieux les plus divers, parmi les déçus du nouveau régime ou les tenants de l’ancien. Certes, ils avaient pu être attirés par l’argent, la vengeance, le patriotisme ou des sentiments du même ordre. Mais devait-on les condamner par avance ? Sans trop y penser, le capitaine déboucha une flasque et avala une gorgée de gin pour se réchauffer. Un bruit l’alerta. Il se glissa au fond de sa cachette. Au second bruit, un claquement semblable à celui d’une culasse de fusil, il arma son Webley. Retenant sa respiration, il se demanda si on l’avait repéré. Depuis combien de temps ces hommes étaient-ils là? Et qui étaient-ils? Il aurait bien hasardé un œil dehors. Mais le risque n’en valait pas la chandelle. Enfin pas dans l’immédiat. En un instant, il était passé de chasseur à gibier.
