LE père Rouben essuya son front du revers de la manche. Son visage dégoulinait de sueur. Et quelques mèches grisonnantes s’échappaient de sa toque de feutre beige. Comme il avait autant chaud que soif, il défit le col de sa houppelande bistre. Puis il décrocha de sa selle une gourde en peau de mouton et avala une gorgée d’eau. Il se serait bien gardé de cette équipée le long des gorges du Meghri, à des lieues de toute civilisation. Mais il avait fait une promesse à un mourant. Et cette parole-là était sacrée. Devant lui caracolait son guide, un jeune montagnard fièrement juché sur un âne au poil roussi. Moyennant une pièce en or, celui-là s’était porté volontaire pour l’accompagner. L’adolescent se retourna :

« Père, si vous êtes fatigué, nous pouvons faire une halte. »

Le père Rouben fit « non » de la tête car il avait hâte d’arriver. Bien qu’il ne fut plus prêtre, on continuait à l’appeler « père » par habitude, à moins que ce ne soit à cause de son grand âge. Pendant longtemps, il avait prêché avec une foi inébranlable l’Amour de Dieu, du Christ et de son prochain, en s’inspirant des Évangiles et des Saintes-Écritures. Mais la triste réalité de l’abandon de Dieu avait eu raison de ses ultimes convictions. Une nuée de corbeaux attira son attention. Jamais ces montagnes n’en avaient vus autant. N’était-ce pas un signe ? Il est vrai que depuis ces dernières années ces oiseaux-là avaient de quoi se repaître. Boucherie humaine oblige. Mais sur cette terre, la mort avait frappé indistinctement hommes, femmes et enfants, loin des champs de bataille. Officiellement, il n’était question de banals déplacements de populations pour des raisons de sécurité. Mais le père Rouben connaissait bien ces prétextes aussi officiels fussent-ils. Ce n’était qu’un aller simple vers l’enfer sans le moindre espoir de retour pour des milliers de villageois ignorant ce qui les attendait. Personne parmi eux n’avait osé mettre en doute la bonne foi des autorités. Il y avait là de l’aveuglement ou beaucoup de crédulité. Mais on avait décidé de leur sort en très haut lieu. La tyrannie ne fait le lit que de la tyrannie. Et l’horreur a toujours un visage. Tout le monde avait fermé les yeux. Le père Rouben avait gardé les siens grands ouverts. Maintenant, il se sentait en paix avec lui-même. Il éperonna son cheval. Au loin, les nuages qui s’amoncelaient sur les sommets encore enneigés annonçaient l’imminence d’un orage.

Il regarda en contrebas, le paysage de crêtes grisâtres et nues était d’une fantastique désolation. Comme cette route sinueuse d’ailleurs ! Passé Meghri, ils étaient bien loin les derniers villages bâtis autour d’une église, d’un monastère ou des ruines d’un château.
Comme étaient bien loin les champs de coton et les figuiers sauvages, les forêts d’ormes et de charmes dont les ramées verdissaient avec le printemps. À un contrefort de pierre succédait un autre contrefort. Un désert de rocailles, où seul le vent d’est venait s’engouffrer. Dans ces montagnes inhospitalières, se terraient depuis des lustres des bandes armées, des brigands ou des mercenaires. Les invasions successives y avaient poussé des populations entières à la recherche d’un refuge providentiel. Et ses routes avaient vu passer les Darius, Pompée ou Tamerlan avec leurs éléphants, leurs cohortes ou leurs hordes.

Le père Rouben leva les yeux. Comme taillée dans le roc, une forteresse du 10ème siècle commandait les gorges de l’affluent de l’Araxe. La sécheresse de l’air qui avait tué toute végétation avait conservé en parfait état les puissants remparts restaurés quelques décennies auparavant. Outre le massif donjon carré qui se dressait au centre de la construction, deux tours ouvertes à la gorge entouraient le portail que surplombait une bretèche. Et trois tours à éperon, surmontées de nids à mitrailleuse ceinturaient l’ensemble. Entre les merlons apparaissaient les bouches menaçantes de canons. Et d’effrayantes gargouilles saillaient sous les créneaux, prêtes à repousser les attaques d’un éventuel assaillant.

Les villageois des alentours avaient surnommé l’actuel occupant de ce château, le « Tigre d’Ardahan ». À la fin de la guerre, il s’était établi là, avec plusieurs centaines d’hommes. On disait de lui qu’il était un chef de bande se vendant au plus offrant. Mais pour ses ennemis, il resterait à tout jamais le « Diable de Çildir ». Et comme, il ne sortait que rarement, il contribuait à entretenir autour de lui un épais mystère.
« Nous sommes arrivés, Père Rouben… », dit le jeune guide.

Mais le vieil homme s’en doutait déjà. Une sentinelle se montra au créneau. Il portait un uniforme de l’ancienne armée impériale.

« Qui va là ? » questionna-t-il.

Sans se démonter, le vieil homme lui rétorqua :
« Je suis porteur d’un message pour votre chef. »

La sentinelle se retourna, un instant. Il devait prendre ses ordres. Du moins, c’est ce que pensa le père Rouben. Son guide lui demanda s’il pouvait prendre congé. Il ne devait pas avoir envie d’aller plus loin. Le père Rouben le remercia. Le jeune montagnard tourna les rênes. Du coin de l’œil, le vieil homme le regarda partir. Ce fut à ce moment qu’il entendit le portail s’ouvrir en grinçant.