Tigrane de Lambron jeta un regard rapide par l’unique fenêtre de son bureau. Il avait une vue imprenable sur la vallée et l’entrée de la forteresse. Accessible par une porte latérale à deux battants et desservi par quatre escaliers à vis, le donjon était partagé en deux par un mur de refend, permettant une ultime résistance en cas d’intrusion ennemie. Les services d’intendance et de communications ainsi qu’une aumônerie y étaient installés. Les officiers y avaient également leurs quartiers. Du haut de cette tour, accolée au corps de logis, le prince pouvait surveiller les va-et-vient dans la cour. Cela lui permettait aussi de mesurer le travail accompli pour rendre à cette construction séculaire sa destination première. Car à l’origine, il n’y avait presque rien, hors les murs et les bâtiments principaux. Il avait donc fallu tout rénover. S’improvisant architecte et maître d’œuvre, le prince mit ses hommes à contribution. D’ailleurs, il ne fut pas aisé de trouver parmi eux de bons charpentiers ou maçons capables du meilleur ouvrage. Mais le prince n’avait pu faire autrement. Les volontaires durent utiliser les matériaux qu’ils avaient à disposition. Complétant le corps de logis vieux de plusieurs siècles, des baraquements en dur, en pierre et torchis principalement, permettaient aujourd’hui de loger la garnison. Un corps d’atelier réhabilité, sommairement blanchi à la chaux, faisait office d’infirmerie. On avait dû rebâtir des écuries sur le flanc est pour abriter les huit cents chevaux. Et des hangars aux anciennes réserves jusque dans les souterrains, on avait réquisitionné le moindre espace pour entreposer armes, munitions, vivres et marchandises. Mais le chantier était loin d’être terminé. Car le prince avait entrepris de construire une étable, qui au fil du temps prenait des allures de corps de ferme.

S’il était né «russe» du côté paternel, Tigrane de Lambron avait vu le jour à Tabriz, en Iran. Son père, Alexander, un aristocrate russo-arménien, y avait été nommé vice-consul de Russie bien avant sa naissance. Prémonition ou pas, il décida de prendre sa retraite en 1896, l’année où Nicolas II devint le nouveau Tsar. Mais, il ne put se résoudre à quitter Tabriz. Témoin de la guerre civile de 1909 qui opposa le Shah aux révolutionnaires azerbaïdjanais et de l’intervention russe qui s’ensuivit, il se félicita de ne plus être en fonction.

Fraîchement débarquée de Grande-Bretagne, sa mère était une jeune roturière, ce qui ne signifiait pas pour autant qu’elle ne fut pas de bonne famille. Fille d’un ancien officier de l’armée des Indes, promu attaché militaire de l’ambassade britannique à Téhéran, elle accompagnait son père en Orient. Elle s’appelait Mary Ann Connolly. C’est en octobre 1877, lors d’une réception officielle, que ses parents se rencontrèrent. Le diplomate fut immédiatement conquis par cette envoûtante Irlandaise. De son côté, elle lui trouva beaucoup de classe. Un coup de foudre en quelque sorte, puisqu’il lui demanda de l’épouser. D’abord, elle trouva la proposition déplacée, non en raison de la différence d’âge – elle n’y avait pas attaché une grande importance – mais parce qu’elle ne s’était pas préparée à une pareille éventualité. Devant son entêtement, elle abdiqua. Ils se marièrent au printemps 1878, à l’église Sainte-Marie de Tabriz, dans la plus stricte intimité, ce qui en soi pouvait se comprendre. Veuf de sa première épouse, Alexander n’avait plus de famille, si ce n’est une sœur qu’il avait perdue de vue. Quant aux proches de Mary Ann, les uns prétextèrent l’éloignement, les autres inventèrent des excuses plus ou moins fallacieuses. Car beaucoup désapprouvaient cette union. Leur semblait-il contre-nature qu’un «Oriental» eut-il du sang russe, quadragénaire qui plus est, convole en justes noces avec une bonne catholique de vingt ans sa cadette ? Les mauvaises langues auraient ajouté qu’elle aurait pu être sa fille. Et même si cela était, ça ne regardait personne. Il est pourtant des blessures qui ne cicatrisent jamais.

Pendant son enfance, Tigrane aimait se réfugier dans son propre univers. Fils unique, il avait toujours été d’une nature solitaire, et on le considérait parfois trop en avance pour son âge, presque adulte avant l’heure. En aurait-il été autrement s’il avait eu des frères et sœurs ? Pour ses parents la question ne s’était pas posée. Un enfant semblait suffire à leur bonheur. Qui plus est un fils ! Peut-être était-ce mieux ainsi. Car Tigrane ne fut pas à proprement parler un enfant heureux ; il ne fut pas malheureux non plus. À cet âge-là, on ressent plus les choses qu’on ne les comprend. Auprès de ses parents, Tigrane ne décela pas les marques d’affection qu’il était en droit d’attendre de leur part ; à croire que sa naissance avait été vécue comme une épreuve supplémentaire. Certes Alexander n’était pas seulement un père discret, il réfrénait toute démonstration affective. Et Mary Ann semblait dépassée par une maternité à laquelle elle n’était pas prédisposée. À l’indifférence apparente de l’un répondait l’immaturité de l’autre, ce qui contribuait à alimenter le «qu’en-dira-t-on» et à empoisonner leur existence. Toujours est-il que Tigrane en souffrit plus que tout autre. Pourtant, ses parents s’étaient évertués à lui donner la meilleure éducation. Sa mère l’avait inscrit au King’s College de Londres, où il fut pensionnaire pendant quatre ans ; son père l’envoya chez les cadets à Saint-Pétersbourg. Puis, il étudia à la Sorbonne et décrocha une licence de lettres classiques. Il pratiqua l’escrime, l’équitation et le tennis. Mais cela ne suffisait pas à remplacer la tendresse. De Paris à Londres, parmi les Russes, les Irlandais ou les Arméniens, Tigrane se sentait partout étranger.

À l’aube de ses quarante ans, il n’avait pas pardonné à ses parents ce manque d’amour, quand bien même ils constituaient son unique famille, les affres de la guerre lui ayant pris sa femme et ses fils. Et ce cauchemar le hantait toujours.

Depuis deux ans, il entretenait une petite armée, offrant sa protection aux villages voisins contre de faibles subsides tant les paysans étaient pauvres. Il n’y avait pas de quoi nourrir ses hommes un trimestre durant. Alors, il avait dû se résoudre à embaucher quelques fermiers contre le gîte. Cela lui permettait d’exploiter quelques arpents de terre autour du château pour la culture maraîchère. Quelques têtes de bétail étaient destinées à la boucherie. La viande était mise en salaison pour l’automne et l’hiver. S’il lui arrivait à manquer de vivres, le prince détenait, depuis la bataille de Çildir, un arsenal conséquent d’armes et de munitions allemandes principalement, qu’il avait pu entretenir grâce à des raids successifs contre les troupes turques jusqu’en octobre 1918. Depuis lors, il gérait ce stock, car faute de mercenariat, il devait livrer sa propre guerre aux tribus kurdes du sud qui venaient faire leurs razzias dans la région ou aux Cosaques passés au service de la Perse. Pour cette raison sans doute, Staline lui avait envoyé un émissaire afin de connaître ses desseins.

Les Britanniques cherchèrent également à l’approcher. Pour autant, le « Diable de Çildir » se donnait le temps de la réflexion. Tout engagement précipité de sa part dans un camp ou dans l’autre risquait de rompre le fragile équilibre qu’il avait réussi à instaurer au sein de son unité, un agrégat cosmopolite où se mélangeaient des langues, des religions et des cultures différentes. Et Tigrane de Lambron n’y tenait guère, tant les tensions étaient perceptibles. Même si pour un observateur extérieur, son armée de plus de trois mille « volontaires » constituait pour les uns comme pour les autres une menace réelle ou un allié incontournable. Non sans raison d’ailleurs, ne serait-ce que par sa position stratégique. Bien à l’abri derrière ses remparts, la division de Lambron était considérée comme pratiquement inexpugnable. Déjà par le passé, une poignée d’hommes décidés, retranchés dans ces murs avait suffi à tenir tête à une armée d’invasion. Et eux n’étaient ni des soldats de métier, ni largement pourvus en armes et en munitions ; mais ils se battaient avec l’énergie du désespoir. Car aucune place, fut-elle forte, n’est imprenable. En soi, c’est une évidence ; une évidence que le prince-général ne perdait pas de vue.

« Si tu veux la paix, prépare la guerre. »
Fidèle à ce principe, le « Diable de Çildir » savait qu’il était préférable d’aller au devant d’un ennemi plutôt que de l’attendre l’arme au pied. Il n’en fallait pas moins pour maintenir la flamme combative du soldat, et qui plus est du « volontaire ».  Et le prince en avait plus appris sur les hommes durant toutes ces années de guerre que dans tous les livres qu’il avait compulsés. Ce qui ne l’empêchait pas de continuer à lire au demeurant, tant en français qu’en anglais, en russe ou en persan. Dans sa famille, on avait toujours vécu entouré de livres. Par la force des choses, Tigrane de Lambron en avait égaré beaucoup lors de ses pérégrinations, d’Adana à Saint-Pétersbourg, puis lors de la campagne caucasienne. Quand bien même certains encombraient encore ses étagères, il ne s’attachait plus aux ouvrages eux-mêmes en tant qu’objets, ne s’intéressant qu’à leur contenu, à leur substance ou à la sagesse qu’il pouvait en tirer.