Il ouvrit la porte de sa bibliothèque emplie de volumes divers. Puis il prit un vieil atlas aux pages jaunies et le posa sur son large bureau en merisier, rehaussé d’ivoire. Il se rassit dans son fauteuil. Une lumière grise, filtrée par le carreau dépoli, jeta un éclat sinistre sur l’acier froid de deux sabres accrochés en croix sur le mur ocre. Le prince ouvrit l’atlas, l’acte de baptême était là entre la page de garde et le sommaire. Il passa sa main sur le parchemin. Pour lui ce n’était pas un simple morceau de papier, mais un être vivant qu’il caressait du bout des doigts. Et bientôt, il mettrait fin à des années d’attente. Il refermait l’atlas, lorsqu’on frappa à la porte qui lui faisait face.

« Oui ! » fit-il d’un ton calme. Le visage de son ordonnance parut dans l’embrasure.

« Un vieil homme vient de déposer cette lettre pour vous. Il souhaiterait vous parler, mon général.

- Je ne reçois personne, dit-il en prenant la lettre. Voyez avec le capitaine Zouvarov. Non, attendez un instant. »


Le prince examina l’enveloppe avant de la décacheter. On y avait inscrit avec une belle calligraphie : « À l’attention de Tigrane de Lambron » ; sans la mention de ses titres de « prince » ou de « général », ni l’adresse. Ou l’auteur de ses lignes les ignorait ou les avait-il omis à dessein comme s’il s’était agi d’un familier. La lettre était rédigée en anglais avec la même écriture sur un papier filigrané de luxe. D’ailleurs, le prince parcourut le texte en diagonale ; son regard fut attiré par la signature : «Mary Ann» avec un « L » très stylisé après le prénom. C’était ainsi que signait sa mère.

Le prince releva les yeux. L’ordonnance était resté sur le pas de la porte.
« Faites venir cet homme. »

Le militaire s’éclipsa. Avant son retour, Tigrane rangea l’atlas dans la bibliothèque, puis rajusta la veste de son uniforme. On frappa de nouveau.

« Entrez », dit le prince.

L’ordonnance poussa le battant, laissant passer un vieillard en houppelande bistre. Il avait ôté sa toque et l’avait fourrée dans sa poche. Ses cheveux gris étaient en désordre. Le prince le considéra furtivement. Puis il l’invita à s’asseoir. Le vieil homme s’installa sans hâte.

« Bonjour général, je pense que vous ne vous souvenez pas de moi… Je suis le père Rouben. Enfin j’étais père. » Il joignit ses mains sur son ventre. « J’occupais la chaire de l’église Sainte-Marie de Tabriz. Et j’ai eu l’honneur d’y marier vos parents.

- Oui… je me souviens d’un prêtre qui venait à la maison… Il y a si longtemps. Mais vous n’êtes pas venu jusqu’ici pour m’apporter une simple lettre. »

Le vieillard se racla la gorge.

« Vous l’avez lue ?

- Rapidement, je l’avoue. Je voulais d’abord m’entretenir avec vous. Vous avez donc rencontré ma mère ? Comment va-t-elle ?

- On peut dire qu’elle se porte bien pour une femme de son âge. Nous avons beaucoup discuté à votre sujet. Elle s’inquiétait de votre silence.

- Je lui ai pourtant écrit, rétorqua le prince comme pour se justifier.

- Certes, mais depuis combien de temps ne l’avez-vous pas revue ? »

Le prince se carra dans son siège, puis il se pinça l’arête du nez, en inspirant. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas de nouvelles des siens, hormis quelques lettres qu’il avait reçues alors qu’il était au front. Mais depuis l’armistice, ses parents ne lui avaient pas donné signe de vie. Leur dernier courrier parlait d’un voyage en Europe. Tigrane ne savait rien de plus. Même s’il n’entretenait pas d’excellentes relations avec ses parents, notamment avec son père, la question du prêtre l’embarrassa. Et plus encore, il se demanda pourquoi on lui avait envoyé comme messager cet ancien religieux. Alors, il se contenta de monter les yeux au ciel.

« Je vois, dit le vieillard. L’éternité est le Royaume de Dieu. Je pense qu’il serait temps de renouer les liens, ne croyez-vous pas. Et il ajouta comme une sentence : Avant qu’il ne soit trop tard…

- Que voulez-vous dire?

- Je veux vous faire comprendre que nous n’avons qu’une seule vie. Celle que Dieu nous a donnée. Il ne m’appartient pas de vous rappeler vos obligations de fils… »

Malgré le respect dû à son âge, le prince eut envie de répondre à son visiteur de s’abstenir de lui faire la morale. Toutefois, il se retint. Le père Rouben en profita pour enfoncer le coin :

« C’est un problème entre vous et votre conscience. D’ailleurs, là n’est pas l’objet de ma démarche. Je me devais d’honorer une promesse. Celle que j’ai faite à votre père.

- Quel genre de promesse ? »
Le ton était un peu plus agressif. Mais le vieil homme n’en prit pas ombrage.

« Celle que l’on doit à un mourant.

- Mourant…?

- La mort est notre lot à tous. Mais elle paraît bien plus douce, entouré de l’affection des siens, à commencer par celle de son fils.

- Mourant, dites-vous !

- Hélas, oui. Votre père mène son ultime combat contre un mal effroyable et invisible qui le ronge de l’intérieur. Le cancer ! Vous auriez peine à le reconnaître tant il est faible, amaigri, désarmé. Pourtant, ni lui ni votre mère surtout n’ont voulu abdiquer. Ils sont allés jusqu’en Europe consulter des spécialistes. En vain ! »

Le prince serra les mâchoires comme s’il cherchait à contenir ses émotions. Il est parfois difficile de se préparer à l’idée de voir partir ses proches. Tigrane en avait déjà fait la douloureuse expérience, en perdant deux êtres chers. La mort avait emporté son épouse et son dernier-né, bien trop tôt. La vie peut paraître irréelle. Parce qu’elle est inévitable, la mort semble toujours injuste. Maintenant, elle venait chercher son père, ce père qu’il n’avait pas su apprécier comme il fallait. Car ils n’avaient pas pu se comprendre ni se parler. Il y avait tant de retenue entre eux. Et désormais, il était trop tard pour y remédier.

« Vous savez, il peut très bien mourir demain ou dans six mois… Dieu seul le sait, rajouta le vieillard. Il est actuellement sur les bords du lac Sevan, dans une villa que votre mère a achetée à son retour d’Europe.»

Il sortit une enveloppe froissée de sa poche et la mit sur le bureau.

« L’adresse est à l’intérieur… au cas où…»

Le prince n’esquissa pas le moindre geste. Alors que le vieillard quittait sa chaise, il le pria de se rasseoir.

« En tant que prêtre, enfin qu’ancien prêtre, puis-je vous poser une question ? »

Le père Rouben fit « oui » de la tête.

« Pourquoi mon père vous a choisi… Vous étiez son confesseur ?

- Non, un ami, juste un ami… Si je peux me permettre, un simple conseil… Ne perdez pas trop de temps… On vit très mal avec des regrets…

- Je sais… Permettez-moi de vous offrir l’hospitalité… Je vais donner des ordres… Vous pourrez repartir demain avec une escorte…»

Sur ce, le prince appela son ordonnance et lui transmit ses instructions. Puis il salua le père Rouben. Les propos du vieillard avaient soulevé en lui torrent de sentiments diffus. Il prit sa tête entre ses mains. Du coin de l’œil, il regarda l’enveloppe. Il dégrafa son col. La sonnerie du téléphone posé sur son bureau retentit. Il décrocha rapidement le récepteur :

« Capitaine Zouvarov, mon général… Les hommes sont de retour pour le rapport », déclara la voix au bout du fil.

Rasséréné, le prince raccrocha. Un sourire fugace erra sur ses lèvres. Il pouvait enfin mettre un visage sur ce nom qui le hantait depuis deux ans : Alexia.