COMME elle avait l’impression d’étouffer, Alexia chercha désespérément un peu d’air. Instinctivement, elle voulut remonter à la surface pour sortir la tête de l’eau. Son corps trempé lui semblait lourd, inerte, inutile. Elle eut envie de crier pour appeler à l’aide. Mais elle n’avait pas l’énergie nécessaire pour le faire, et sa bouche resta muette. Si personne ne pouvait l’entendre, nulle main secourable ne se tendrait vers elle pour la sauver de la noyade. « Je vais mourir, pensa-t-elle, en réprimant un sentiment de révolte qui la poussait à vouloir survivre. Je vais mourir. Aidez-moi ! Aidez-moi ! Aidez-moi ! »

Sa main droite empoigna fermement le drap. Un drap ! Que venait faire ce drap dans l’eau ? Et l’eau, quelle eau ? Et si cette eau n’était qu’un rêve. À moins que ce ne fut ce drap. Le drap ou l’eau, lequel appartenait au rêve, lequel faisait partie de la réalité. Il n’y avait qu’une façon de s’en assurer : se réveiller. Se réveiller, s’il n’était pas trop tard. « Mais, je vais mourir noyée, se dit-elle dans cet état de semi-conscience. Je vais mourir, si je me réveille. »

Paralysée par ses émotions, elle frissonna. Était-ce parce qu’elle avait peur ? Ou était-ce de froid ? Ce devait être à cause du froid, car la mort ne semblait pas lui faire peur.

« Quelle heure pouvait-il être ? » Les idées encore confuses, elle ne se préoccupa de rien d’autre. Juste de l’heure. Pense-t-on à l’heure lorsqu’on va mourir ? Elle en oublia qu’elle avait froid, et que parce qu’elle avait froid, elle émergeait de sa douce léthargie avec une sensation étrange. Elle ouvrit, néanmoins, les paupières, lentement, très lentement, car plus que de les ouvrir, elle essaya de les soulever péniblement. Mais ses paupières refusaient de lui obéir. Il arrivait parfois que des sécrétions lacrymales graisseuses lui collent les cils. « Tes yeux sont maudits, tu devrais les cacher », lui avait lancé, un jour, une fille avec de la méchanceté dans la voix. Sans doute, était-elle un peu jalouse. Toutes les filles sont un peu jalouses les unes des autres. Alexia l’avait envoyée paître. Elle n’était pas de nature à s’en laisser compter. D’ailleurs, que pouvaient-ils avoir de maudits ses yeux ? N’était-ce pas plutôt leur couleur turquoise qui fascinait tout autant qu’elle intriguait. Il est vrai que là où elle avait vécu, nul n’en avait jamais vu de tels. Et Alexia s’était toujours demandée de qui elle avait bien pu en hériter. Maudits ou pas, on lui répétait souvent de protéger ses yeux et, régulièrement, on les nettoyait avec un coton imbibé de thé tiède.

Plus les sensations lui revenaient, plus Alexia se rendait compte qu’elle avait la tête lourde, un goût d’amidon dans la gorge et le corps engourdi. Elle tenta de nouveau de soulever ses paupières.


Au travers de ses cils, elle entrevit un halo de lumière encore flou qui pénétrait par une fenêtre qui lui parut étrangement étroite. Plus qu’une fenêtre, on aurait dit une fente dans un mur. En ressassant ses souvenirs, elle ne se remémora aucune fenêtre de ce genre dans le caravansérail, juste d’un trou percé au plafond qui donnait sur le ciel et les étoiles. Le caravansérail ! Des images embrouillées se bousculaient dans sa mémoire éclatée ; le caravansérail au décor sinistre où son escorte avait décidé de faire halte ; ce semblant de chambre qui empestait le moisi et le galetas sur lequel elle s’était laissée tomber de fatigue. Jusqu’à ce cri, qui crevant le silence de la nuit, l’arracha de son sommeil, sans pour autant lui permettre de se réveiller tout à fait. Elle n’en avait pas la force tant elle était exténuée.

Du reste, elle ne pouvait jurer qu’elle n’avait pas rêvé tout ce qu’elle avait perçu à partir de ce simple cri ; ces silhouettes diffuses penchées sur elle, le visage déformé par l’effroi de la suivante qu’on avait mise à son service ; la chute d’un corps qui s’abat sur le sol. Était-ce d’ailleurs un corps ? Ce pouvait être n’importe quoi. La réalité se mêlait au cauchemar. Pourquoi pensa-t-elle que ce pouvait être un cauchemar ? Encore un cauchemar ! D’autant qu’elle ne se souvenait de rien d’autre, si ce n’est ce grand trou noir. Un grand trou noir, et cette lumière insolente qui l’incitait à s’éveiller !

« Si j’étais dans le caravansérail, la lumière viendrait d’en haut », se convainquit-elle. Instinctivement, elle dodelina de la tête sur l’oreiller comme si elle voulait refuser l’évidence d’avoir été emmenée ailleurs. Ailleurs, mais où ? Car, il fallait se faire une raison, et cet oreiller qu’elle venait de sentir sous son crâne douloureux lui confirma qu’elle n’était plus sur ce galetas, dans ce caravansérail perdu. Si cela n’avait tenu qu’à elle, elle ne s’y serait jamais arrêtée. Elle aurait préféré dormir en ville, chez n’importe qui, mais pas dans cette ruine au milieu de nulle part. Le chef de son escorte en avait jugé autrement. Croyait-il que sa « protégée » y serait plus à l’abri que dans Khoï-même ?

« Il devait connaître son affaire », s’était dit Alexia. Au demeurant, elle n’était pas en position d’exiger quoi que ce soit. Et dire qu’elle avait quitté Kharpout la tête remplie d’illusions pour se marier avec un homme qui ne la connaissait pas et qu’elle n’avait d’ailleurs jamais vu. Était-ce pour autant important, si cela pouvait l’aider à quitter sa condition médiocre auprès de son tuteur Emin Bey, négociant de tabac ; un homme dont elle ne savait si elle devait le considérer comme un père ou un patron. N’avait-il pas hésité à la vendre ? Ne l’avait-il pas achetée quelques années plus tôt ? Qu’était-elle donc sinon une marchandise qu’on s’offre par caprice et dont on se sépare par nécessité ?