Elle aurait été prête à n’importe quoi pour changer le cours de son destin, quand bien même la décision ne lui appartenait pas. Tout plutôt que cette vie-là, à l’avenir incertain. Puisque, dans le monde où elle vivait, une femme n’avait pas droit au chapitre, cela aurait été considéré comme une offense à Allah. Dieu ou Allah, Alexia s’en fichait. On ne lui demandait pas de croire mais d’obéir. Ce qui ne l’empêchait pas d’en faire parfois à sa tête. Mais elle le faisait en cachette tant pour éviter les sermons que les punitions. Une fois lui avait suffit. Et, elle avait appris à maîtriser ses tentations, si l’on peut vraiment les maîtriser, surtout lorsqu’il s’agit de tentations charnelles. De sa première expérience, elle gardait un souvenir douloureux plus qu’ému dans son intimité. Cela avait suffit à réfréner ses pulsions, du moins tant qu’elle vivrait dans ce monde-là, dans cette bourgade de Kharpout, auprès de son tuteur. C’est pour cela qu’en les quittant, elle rêvait d’une autre vie. D’une liberté. La liberté ! Était-ce dans le mariage qu’elle envisageait la trouver ? Toujours est-il qu’elle y avait mis ses espérances. Car Abdul Majid Mirza, l’homme auquel on l’avait destinée n’était-il pas, d’après ce qu’on lui avait dit, un grand seigneur iranien, un prince de sang royal ? Il aurait fait d’elle une princesse. Ça l’aurait changée de sa vie de province. C’est ce qu’elle croyait. Elle n’avait rencontré que Jâssim, son eunuque qui avait était séduit par sa beauté ; une beauté que son tuteur avait âprement négociée, d’après ce qu’Alexia avait pu entendre, puisqu’elle avait été écartée des discussions. Mais elle en avait l’habitude. Elle se retint de rire lorsqu’il parla de sa virginité. Il y avait longtemps qu’elle l’avait offerte à un autre. Mais Emin Bey l’ignorait ou feignait de l’ignorer pour obtenir le meilleur prix de cette transaction. Que risquait-il à mentir ? Qui viendrait se plaindre ? Il pourrait toujours arguer de sa bonne foi.

Bonne foi ou pas, Alexia ne savait ni où elle était, ni dans quel état elle était. Secrètement, elle espérait être à Tabriz, dans le palais de ce prince qui lui offrait le mariage. Elle l’espérait, mais, à défaut d’en avoir le cœur net, son intuition lui soufflait le contraire. Tout se mélangeait dans sa tête. Mieux valait qu’elle ne se réveille pas pour éviter d’affronter une réalité qu’elle ne voulait pas admettre. La réalité est parfois plus terrible que le plus horrible des cauchemars, si tant est que cette réalité-là anéantisse tous ses espoirs. À commencer par l’espoir d’une autre vie ! Entre colère et abattement, Alexia ne put contenir ses larmes, tout en serrant les dents. Elle pleurait tout autant sur elle-même que sur ses espoirs déçus. Pleurer, c’est tout ce qui lui restait, bien qu’elle considéra cela comme un aveu de faiblesse. Et elle détestait se montrer faible, parce qu’il lui avait toujours fallu faire front. Elle sécha ses larmes sur le drap.


Une curiosité plus forte que ses désillusions la poussait à regarder son destin en face, et sans s’en apercevoir, elle venait d’ouvrir les yeux. Elle regarda autour d’elle. La pièce semblait assez austère. Et les commodités étaient réduites à leur plus simple expression. Elle était allongée sur un lit métallique, d’après ce qu’elle pouvait en juger, ne serait-ce que par les grincements sinistres que provoquait le moindre de ses mouvements ; le sommier, particulièrement dur, était pourvu, en guise de matelas, d’une paillasse inconfortable recouverte d’un drap sous lequel elle était pratiquement nue. Du plus loin qu’il lui rappelait, elle s’était endormie toute habillée au caravansérail, ne s’étant débarrassée que de son manteau. Qu’étaient donc devenus ses effets ? Qui l’avait déshabillée ? Et pourquoi ? S’était-on juste contenté de lui ôter ses vêtements ? Plus que d’avoir été exposée nue à des regards étrangers, imaginer qu’elle eut pu subir des sévices l’écœura. Il n’en fallait pas moins pour qu’elle se sente soudainement souillée, salie, violée. Elle ne pouvait se départir d’une angoisse indicible qui vrillait dans son ventre. Instinctivement, elle se pelotonna dans la couverture comme pour se protéger, fut-ce une protection illusoire. Seule la perspective d’être auprès de son futur époux pouvait la rassurer. C’était pourtant une perspective tout aussi illusoire que la couverture qu’elle utilisait comme une armure. Elle voulut pourtant s’y raccrocher. À défaut, elle espéra que l’homme auquel elle avait été promise s’inquiéterait de sa disparition. Ne remuerait-il pas ciel et terre pour la retrouver ? Alexia se laissa emporter par ses rêves. Mais la triste réalité venant frapper à la porte l’arracha à ses songes. Elle avait le visage ingrat de ce qu’elle supposa être une infirmière d’après sa blouse blanche. Était-elle dans un hôpital ? Pourtant, elle ne semblait ni blessée ni contusionnée, du moins en apparence.

« Je venais voir à tout hasard, dit l’infirmière. Je vois que vous êtes réveillée. Je vais vous apporter de quoi vous changer. »

Alexia n’eut pas le temps de s’exprimer, l’autre s’était éclipsée. Et si ces quelques mots en turc avaient provisoirement calmé son inquiétude, elle eut juste le temps d’apercevoir que sa porte était gardée par un soldat en faction. Craignait-on qu’elle ne s’échappe. Une telle prévenance, si cela en était une, ne la tranquillisa pas. Elle regretta la cage dorée qu’on lui avait destinée. Elle maudit la fatalité. Car, elle avait maintenant la certitude qu’elle avait été enlevée. L’esprit encore troublé, elle passa une main dans son abondante chevelure défaite aux reflets auburn. Elle caressa doucement ses seins à la peau laiteuse. Son corps ne portait aucune trace de mauvais traitements, si ce n’est des bleus aux poignets et aux chevilles. Elle s’enveloppa dans le drap. L’infirmière revint. Elle posa des vêtements sur le bord du lit.