02 avril 2009
Le Diable de Çildir - Chapitre III - Pages 23 - 26
« Où
sont mes effets ? interrogea Alexia avec un soupçon de reproche dans la
voix.
-
Nous avons dû nous en débarrasser, ils étaient dans un sale état.
- Je
ne veux pas de vos hardes ! »
L’infirmière
se rembrunit. Elle fit mine de sortir, puis se reprit. Fixant Alexia du haut de
l’autorité que lui conférait sa blouse blanche, elle asséna d’une voix
cinglante :
« Si
vous voulez rester toute nue, c’est votre affaire ! »
Puis
en baissant le ton, elle ajouta : « Je vous recommande de mettre le
lainage, si vous avez froid. »
Plus
que ces vêtements qui ne lui plaisaient pas, Alexia rechignait à devoir
s’habiller devant une étrangère, fut-elle une infirmière. Toujours enveloppée
de son drap qu’elle maintenait d’une main au-dessus de sa poitrine, Alexia
saisit la chemise du bout des doigts. Au toucher, elle remarqua qu’elle était
taillée dans un coton ordinaire. De mauvaise grâce, elle passa une manche, puis
après avoir changé de main pour retenir le drap, la seconde. Discrètement,
l’infirmière s’était retirée sans qu’Alexia ne s’en rende compte. Profitant de
cette intimité propice, elle abandonna la protection de son drap, s’assit sur
le lit et finit de boutonner la chemise, qui aussi large que longue pour sa
stature, ressemblait plutôt à une liquette. Rapidement, elle enfila le caleçon
puis le pantalon de drap kaki. Des chaussettes de laine et une paire de
brodequins, qu’elle trouva grossiers, complétèrent sa tenue. Accoutrée de la
sorte, elle ne sentait pas à son aise. Certes, elle avait maintenant
l’impression d’être moins vulnérable, physiquement du moins, si tant est que cela
fût possible puisqu’elle ignorait le sort qu’on lui réservait. Elle s’en
voulait également d’avoir rabroué la jeune infirmière. Elle n’aurait pas dû
être aussi désagréable avec elle. Son soutien pourrait lui être utile le moment
venu. Elle hésita à l’appeler, persuadée qu’elle ne tarderait pas. Peut-être,
était-elle de l’autre côté de la porte. Alexia utilisa ce moment de répit pour
essayer de rassembler ses esprits. Beaucoup de ses questions la taraudaient.
Elle avait absolument besoin de savoir à quoi s’en tenir pour commencer à
comprendre. Pourquoi cette infirmière ne revenait-elle pas ? Elle était
pour lors la seule personne à qui elle pouvait soutirer les informations dont
elle avait besoin. Son cœur se serra dans sa poitrine ; elle avait le
souffle court et une espèce de boule au fond de la gorge. Nerveusement, elle
enfonça ses ongles dans ses paumes. Des bruits montaient de l’extérieur ;
elle s’arracha de son lit avec une angoisse grandissante et marcha jusqu’à la
fenêtre. Hasardant un œil au-dehors, elle vit des crêtes noires se détacher
dans le lointain, une enceinte hérissée de merlons et un chemin de ronde
où elle vit passer des sentinelles. Puis son regard s’attarda sur le toit d’un
bâtiment aux tuiles disjointes et moussues.
Elle
ne pouvait faire autrement que s’attarder sur ce toit, puisqu’il lui bouchait
la vue en contrebas. Continuant à percevoir les mêmes bruits sans pouvoir en
déterminer l’origine, elle préféra lever les yeux vers le ciel, un ciel bleu
délavé sans le moindre nuage. Elle resta un moment le regard rivé vers ce ciel,
vers cette liberté qui lui semblait soudain inaccessible, au-delà de ces
crêtes, au-delà de ces murs, au-delà de ce toit. Une larme roula sur sa joue.
« Madame… »
Accaparée
par ses pensées, Alexia sursauta. Elle se retourna, l’infirmière était près de
la porte.
« J’ai
frappé, mais vous ne répondiez pas », précisa-t-elle comme pour s’excuser.
Alexia
essuya ses yeux sur sa manche. L’infirmière remarqua qu’elle avait pleuré, mais
s’abstint de faire une quelconque réflexion, du moins concernant la cause de
cette subite tristesse.
« Je
pensais que vous aviez eu un malaise…
- Ça
va… Ça va…
- Avez-vous
besoin de quoi que ce soit ?
- Pouvez-vous
me dire où nous sommes, mademoiselle ? » hasarda Alexia, saisissant
l’opportunité.
Un
regard trompe rarement ; la gêne apparente suscitée par sa question laissa
pressentir qu’elle n’obtiendrait pas de réponse de la bouche de cette
infirmière.
« Je
ne peux rien vous dire, madame. Je suis désolée…»
Alexia comprit que l’infirmière était tout aussi
embarrassée qu’elle. Elle aurait aimé prendre sa main dans la sienne pour lui
prouver qu’elle ne lui en voulait pas. Mais elle s’abstint de toute
familiarité, du moins dans l’immédiat. Dans son enfance et jusqu’à
l’adolescence, elle n’avait pas eu de sœur à qui pouvoir confier ses chagrins
et ses premiers tourments. Sa mère l’avait abandonnée alors qu’elle
avait douze ans. Et son tuteur ne s’était contenté que de la nourrir. Il avait
déjà décidé de son destin. N’était-elle qu’un investissement à ses yeux ?
Alexia aurait aimé être considérée pour elle-même. Elle ne connaissait rien de
l’amour maternel. À croire que sa mère ne
l’avait pas enfantée elle-même. D’ailleurs, elle avait toujours eu cet
indicible sentiment au fond d’elle. Un mot de l’infirmière la ramena sur terre.
« Vous
devez avoir faim…
- Non,
ça va… »
Elle
avait parlé sans réfléchir. Manger lui aurait permis de tromper son angoisse.
Pourquoi avait-elle décliné la proposition ? Elle ne gagnerait rien à
rester sur la défensive. Il lui fallait faire preuve de plus de subtilité.
« Je
voudrais savoir…
- Oui.
-
Non, rien… Enfin, si… Vous avez un nom ?
-
Oui, bien sûr… pourquoi ?
-
Comme ça ! »
Ayant
espéré une toute autre réponse à sa question, elle n’insista pas. Elle avait
pourtant été touchée par l’attention qu’avait semblé lui manifester
l’infirmière, en s’inquiétant de son état. N’était-ce qu’une impression ?
Pour s’en assurer, Alexia avait voulu créer un climat de confiance avec son
interlocutrice. Elle s’imagina qu’en lui demandant son nom, elle parviendrait à
briser la glace. N’avait-elle pas fait preuve de maladresse en agissant de la
sorte ? Elle le supposa, à moins que l’autre ne l’ait pas compris ainsi ou
qu’elle ait feint de ne pas le comprendre. De toute manière, pour lors, cela
importait peu. Pourtant, lorsque l’infirmière prit congé d’elle, Alexia la
regarda partir à regret. Pendant un court instant, sa présence lui avait fait
oublier qu’elle était peut-être prisonnière dans cette chambre exiguë avec une
fenêtre sans barreaux, qui donnait sur un coin de ciel.
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