02 avril 2009
Le Diable de Çildir - Chapitre III - Pages 26 - 32
« On vit mal avec des regrets ! » En consultant machinalement sa montre gousset, le prince ne put s’empêcher de repenser à cette réflexion du père Ruben. Le vieil homme ne croyait pas si bien dire. La mort est toujours une intruse qui attend son heure. Était-il encore temps de parler de regrets ? Le temps ! Personne ne peut se l’offrir ni même le retenir, puisque la nature du temps est de s’échapper. Et pourtant, beaucoup le perdent ou le gaspillent, parce qu’ils en ignorent la valeur. Le temps est un flux d’instants éphémères. L’instant présent n’existe pas ; il est déjà l’instant passé, d’un autre instant présent qui se projette dans un instant futur. Le temps, c’est le mouvement perpétuel, et ce qui est perpétuel ne connaît ni cesse ni repos.
Le prince garda le chronographe dans sa paume, le regard
rivé sur le cadran sans pour autant s’intéresser à l’heure qu’indiquaient les
aiguilles. Comme si, sur le moment, le temps n’avait plus guère d’importance,
du moins pas autant d’importance que cette montre qu’Alexander
avait spécialement commandée à un grand horloger suisse. Tigrane la reçut pour
ses vingt ans, en apprenant qu’il irait parfaire ses études à Paris.
La
perspective de ce voyage pour Paris lui fit oublier la montre ; et même
Saint-Pétersbourg, où il venait de terminer ses classes dans le Corps des
Pages. Il avait fallu que son père jouât de ses relations pour qu’il puisse
intégrer cette prestigieuse Académie militaire. Russe par sa mère, une aristocrate
titrée inscrite dans le Vème livre de la noblesse, Alexander de
Lambron était considéré par quelques-uns à la cour comme un de ces nobliaux de
province, si l’on pouvait appeler la Cilicie, une province de l’Empire russe.
Ce royaume avait été anéanti au 14ème siècle et les Russes n’y
avaient jamais pris pied. Mais comme il était prince et qui plus est avait été
l’un des diplomates les plus en vue de l’Empire, personne à Peterhof n’aurait
osé ouvertement lui contester son titre ou ses quartiers de noblesse. Russe ou
pas, cela conférait quelques menues prérogatives, fut-ce de faire accepter son
fils au sein du Régiment des Gardes à cheval avec un capitanat en prime. C’est
ainsi qu’aux antipodes de sa ville natale Tigrane passa sur les bords de la
Neva les plus belles années de sa vie ; il apprit à partager des moments
rares avec des jeunes gens de son âge, venus des quatre coins de l’Empire. Le
partage, c’est ce qui lui avait manqué le plus en tant que fils unique. Au
début pourtant, ses camarades l’avaient chambré, lui « l’Iranien »,
l’étranger réservé, si ce n’est un peu sauvage, mais qui se montra si appliqué
pour ne pas décevoir. Il se surpassa, comme pour prouver aux autres qu’il était
le meilleur. Et les railleries cédèrent le pas à l’admiration. On l’érigea en
exemple. Le petit provincial avait conquis ses premiers galons. Il ignorait
encore que son destin se jouerait à Çildir. À la fin de la journée du 28 avril
1918, il avait rédigé dans son rapport :
« La
décision de livrer bataille fut une des plus dures que j’eus à prendre. En
l’absence de tout ordre, et compte tenu de la situation complexe dans laquelle
nous nous trouvions alors, je n’avais qu’une seule idée en tête, celle de
sauver mes hommes. Et les considérations politiques n’avaient pas leur place dans
le débat. Alors que les émissaires essayaient d’arracher une paix bien
illusoire, la Turquie était toujours en guerre, et notre armée en déroute. Je
savais que mon action serait condamnée. Mais j’étais dos au mur. J’ai donc
ordonné à mes hommes de combattre. Je décidai de porter la première attaque
avec deux bataillons de Cosaques. Par vagues successives, le bataillon de
Melnikoff chargea au fusil et au pistolet l’arrière-garde de l’infanterie
ennemie. Désorganisés, les Turcs n’eurent pas le temps de riposter. Cette
action devait être la plus rapide et la plus meurtrière. Elle le fut. J’avais
escompté que la cavalerie ennemie vienne à la rescousse de son infanterie. Tout
se déroula selon mes plans. Alors que Melnikoff décrochait, les cavaliers turcs
offrirent leur flanc au second bataillon de Minassian.
« Nous
repoussâmes les Turcs sur leur infanterie ; les chevaux piétinèrent les
hommes dans un désordre indescriptible. Au même moment, notre artillerie lourde
prit pour cible les crêtes du canyon. Après un premier tir d’ajustement, le feu
roulant provoqua un éboulement, écrasant une partie de la cavalerie ennemie et
coupant sa retraite. Je fis tourner bride à nos deux bataillons afin
d’entraîner les Turcs à nos trousses. C’était la partie la plus délicate de mon
plan. À un kilomètre du lac, je fis disperser la cavalerie. Ce fut à ce moment
que notre artillerie déclencha un tir fauchant avec des obus à balles. Les
Turcs tombèrent les uns sur les autres sans pouvoir se défendre. L’air fut
tellement saturé de fumée et de poudre qu’on n’y voyait plus clair. Je pense
que, dans la confusion, les Turcs ont dû se tirer les uns sur les autres. Les
restes de leurs divisions se jetèrent sur les tirailleurs qui les attendaient
embusqués autour des ruines du château du Diable.
Il y
eut peu de survivants. Je perdis quelques hommes dans la confrontation, mais
j’avais préservé le plus gros de mes troupes. Des heures durant, j’ai arpenté
le champ de bataille, pendant que mes soldats ramassaient les armes et les
munitions qu’avaient laissées nos ennemis. Je me dois de saluer leur mémoire.
Car ils sont morts bravement pour une cause qu’ils croyaient juste. Je n’ai
aucun esprit de vengeance. Mais je sais que j’ai fait ce que je devais faire.
Seul Dieu, s’Il existe, aura le droit de me juger.
À
Çildir, Seytankalasi, le 28 avril 1918
Tigrane de Lambron, général de division.»
L’état-major
russe ne consigna jamais cette bataille dans ses annales, car la Russie des
soviets n’était plus en guerre ; les gouvernements transcaucasiens non
plus, la division du prince n’appartenant pas à leur armée. Quant aux autorités
de Constantinople, elles s’efforcèrent de passer l’événement sous silence.
Officiellement, elles considérèrent que la bataille n’avait pas eu lieu, et que
la perte de plus de vingt mille soldats de la 3ème armée et de huit
mille chevaux avait des causes inexplicables. On parla d’une épidémie inconnue.
Certains prétendirent que les hommes s’étaient entretués dans une crise de
folie collective. D’autres désignèrent le diable lui-même comme unique
responsable. L’histoire ne dit pas si les familles de soldats se contentèrent
de ces explications. Un attaché militaire britannique passa un communiqué au
Q.G. du général Allenby, à Bagdad. Mais, les Britanniques n’ébruitèrent pas l’information.
Toujours est-il que, dans les confins de l’Anatolie, on ne put empêcher la
légende du « Diable » de prendre corps.
Et
si celle-ci se propagea de village en village, de la bouche même des rares
témoins qui disaient avoir vu le diable en personne emmener les cavaliers de
l’Apocalypse, peut-être résonna-t-elle aux oreilles des stambouliotes.
Tigrane
de Lambron aurait pu en sourire. Il n’en avait pas le cœur. Il passa le pouce
sur le dos du boîtier. Il se rappela comme il rutilait dans son élégant écrin
de velours bleu. À l’intérieur du couvercle en argent qui avait perdu sa belle
patine, Alexander avait fait graver : « À mon fils, Tabriz
1899 ». Cette inscription résumait
pudiquement ce qu’il n’avait jamais su exprimer. Pudiquement, c’est ainsi qu’ils
avaient vécu, côte à côte, en évitant de manifester une quelconque émotion l’un
pour l’autre, parce que, chez les Lambron, un homme ne doit pas s’émouvoir. À
trop contenir leurs sentiments, ils étaient devenus presque deux étrangers.
Pourquoi un fils devrait-il avoir honte de dire à son père qu’il l’aime ?
Et pourquoi un père aurait-il peur d’accepter l’affection de son fils ? Le
père Rouben avait jugé selon sa propre expérience. Pouvait-il connaître la
complexité de la relation entre Tigrane et son père ?
Durant son enfance, il ne s’était jamais senti proche de
son père. Froid, dur et autoritaire, Alexander en imposait plus qu’il ne
rassurait. Son exigence confinait parfois à l’intransigeance. Sa posture
naturelle – si tant est qu’elle puisse l’être, puisqu’il l’avait héritée d’une
éducation plus germanique que russe – tendait à la rigidité tout autant
physique que morale. Quand bien même son métier de diplomate avait adouci
quelque peu sa rigueur, Tigrane ne sut créer avec son père des rapports d’une réelle
complicité. Du moins, il n’osa pas, réservant ses confidences à sa mère ou à sa
gouvernante. L’eut-il voulu, il aurait déjà fallu qu’Alexander lui consacrât un
peu de son temps. Privilégiant l’exercice de sa charge à sa vie de famille, il
était rarement disponible. Il ne rentrait que pour dîner, parfois très tard.
D’ailleurs, il mangeait fort peu. Après le dessert qui se composait
généralement d’un fruit, il se retirait au salon en compagnie de son épouse
pour prendre le café, fumer le cigare ou la pipe, et lire ses journaux. Puis,
il allait se coucher, le plus souvent seul. Si mari et femme partageaient la
même chambre, ils dormaient dans des lits séparés. Ils auraient tout aussi bien
pu faire chambre à part. L’un comme l’autre semblait s’accommoder de cette
vie-là, nonobstant les commentaires qu’on faisait sur leur compte. Ce
« on » ne concernait ni les intimes ni les amis – ceux-là savaient
s’abstenir – mais plutôt les « fréquentations » qui ne se privaient
pas d’allusions en public, à mots couverts bien évidemment. Tigrane était trop
jeune pour comprendre, ce qui ne l’empêchait pas de décrypter certains regards
ou certains sourires. Alexander faisait mine de ne rien entendre. Il n’en
pensait pas moins. Peu disert, il savait mesurer ses propos, et préférait le
silence aux discussions inutiles. Mais il savait, le moment venu, ajuster une
phrase assassine. Il n’avait pas le compliment facile non plus.
Il exigeait des efforts de la part de son fils, insistait
pour qu’il travaillât bien, mais se gardait de tout mot aimable ou
d’encouragement. À croire qu’Alexander n’était pas fier de son fils ou qu’il ne
voulait pas le montrer.
Quoiqu’il en soit, Tigrane n’avait pas eu l’impression
que son père se soit vraiment intéressé à lui. Il l’avait cru, du moins, jusqu’à
ce qu’il décide de se marier. En refusant de donner son consentement, Alexander
avait fait montre d’un excès d’autorité que son fils ne pouvait ni concevoir ni
accepter. Et, bien qu’il lui ait désobéi, Tigrane n’avait jamais pardonné à son
père l’accueil qu’il avait réservé à son épouse, Élisabeth. Pourtant, malgré
ses ressentiments, l’idée de perdre son père ne pouvait le laisser insensible. Tigrane
mesurait, que malgré cette indifférence apparente, son attachement à son père
était beaucoup plus fort qu’il n’imaginait. Fallait-il attendre que la mort
vienne le chercher ce père dont il n’avait pas su décoder l’affection pour
pouvoir enfin lui avouer son amour. Le
seul regret qu’il pouvait avoir le concernant était de n’avoir pu le
comprendre. N’était-il pas trop tard ?
Il décacheta la seconde enveloppe qui contenait
effectivement une adresse, celle d’une maison au bord du lac Sevan ; elle
était accompagnée d’un cliché, ce qui pour le prince s’apparentait à une
invitation. Sinon à quoi aurait bien pu servir cette photo ? Puis il
reprit la lettre de sa mère. Elle y évoquait la dégradation de l’état de santé
de son père, sans pour autant dénommer sa maladie. Le père Ruben avait été plus
explicite en parlant clairement de cancer. Pour Mary Ann il devait être plus
difficile d’admettre cette fatalité qui résonnait comme une sentence.
Tigrane serra la montre dans sa main, sans cesser d’admirer la finesse du cadran émaillé, le ciselé des aiguilles et la rondeur gracieuse du remontoir. En son temps, il n’y avait pas accordé autant d’attention. Le cadeau lui avait fait plaisir pour son côté utilitaire, sans plus. Il n’avait pas encore assez ouvert son cœur pour ressentir toute la fierté que son père avait mise dans cet objet ni tout son amour. Ce n’est que plus tard qu’il apprécia le cadeau paternel à sa juste valeur.
Un soir, au bivouac, un capitaine d’artillerie, qui avait été attiré par cette montre, lui raconta avec des phrases simples comment son père, horloger à Tiflis, travaillait à l’aide d’outils d’orfèvre sur des ressorts minuscules et des engrenages subtils. Néanmoins, plus que les détails techniques qui attestaient d’une connaissance approfondie du métier, si ce n’est d’un commencement de pratique, le prince ne retint de ce discours que la passion avec laquelle cet homme parlait de son père et mesura l’admiration qu’il continuait à lui vouer. Il n’eut dès lors jamais plus le même regard sur le cadeau d’Alexander.
Si son père ne savait rien créer de ses propres mains, il lui avait offert un objet dans lequel il avait mis tout son amour ; cet amour qu’il n’avait jamais su donner avec quelques mots ou des gestes ordinaires. Rétrospectivement, Tigrane réalisa combien cette montre avait été investie d’un pouvoir affectif, comme un trait d’union, une chaîne invisible entre lui et ce père incompris. Quant à l’officier en question, il ne devait jamais oublier son nom ; il s’appelait Boris Mikaelov.
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