Nécessité fait loi. Rien ne prédisposait le colonel Boris Issurovitch Mikaelov à devenir militaire de carrière. D’autant que, s’il s’était laissé influencé par ses sentiments personnels envers le tsar, tant le personnage que ce qu’il représentait, jamais il n’aurait dû endosser l’uniforme de l’armée impériale. Du dernier tsar, il ne connaissait que le portrait officiel avec ses yeux froids et vides, celui auquel personne ne pouvait échapper où qu’il soit dans l’Empire, de Saint-Pétersbourg à Moscou, de Kiev à Vladivostok, du Caucase aux bourgades les plus reculées de Sibérie. Comme on ne pouvait échapper ni à sa police, ni à son administration. Maître après Dieu, le tsar incarnait pour beaucoup la tradition, la continuité et l’ordre ; son pouvoir, tant qu’il était incontestable et incontesté, rassurait la bourgeoisie financière comme les propriétaires fonciers parce que l’argent à horreur du vide et du désordre ; mais son « aura » rassurait également le petit peuple auprès duquel il jouissait parfois d’une vénération quasi religieuse ; n’était-il pas pour certains un « père » devant lequel on allait jusqu’à se prosterner ? Se prosterner, le colonel Mikaelov ne pouvait souscrire à pareille idolâtrie. Comme il ne pouvait oublier tous ceux qui, victimes du système, criaient à l’arbitraire, à la tyrannie et à l’oppression et qui courageusement appelaient à plus de liberté et à plus de justice ; tous ceux qui, passé un mouvement de révolte brutalement muselé, avaient préféré se réfugier dans une espèce de résignation qui sans être plus confortable que la peur des représailles leur permettait d’encaisser sans se plaindre, puisqu’il leur était interdit de se plaindre ; et les Juifs qu’on accusait de tous les maux ou de tous les crimes quand la crise menaçait une société en proie à la déliquescence. Et, il y avait ceux parmi les plus radicaux pour qui le tsar était devenu un symbole qu’il fallait abattre !

Bien qu’il fut séduit dans sa jeunesse par les idéaux progressistes ou, tout au moins, par l’idée de démocratie, le colonel Mikaelov ne souscrivait pas à la violence prêchée par ces révolutionnaires, ce qui signifiait pas qu’il les condamnât puisqu’ils promettaient un avenir plus juste, si ce n’est meilleur. Il se démarquait quelque peu de son père pour qui la violence n’engendrait rien de bon.


Issur Mikaelov considérait en effet qu’aucune violence n’était légitime, puisqu’elle prenait sa source dans l’emportement ou dans l’envie, et qu’il fallait savoir maîtriser ces dernières pour ne pas basculer dans l’irréparable qu’engendre cette violence. Il aurait eu cependant toutes les raisons d’être ulcéré par ceux qui, malgré des sourires affectés, ne voyant en lui qu’un l’horloger juif, répondaient à son affabilité par un profond mépris. Mais Issur ne leur en voulait pas. C’était un homme bon, à défaut d’être pieux. Sensible à la souffrance humaine, il ne comprenait pas comment on pouvait croire en l’Éternel, si l’Éternel tolérait autant d’injustices. Il n’était pas athée pour autant, continuant à fréquenter assidûment la synagogue. Néanmoins, il éleva ses enfants dans un esprit plus humaniste que religieux.

Le colonel se pinça l’arête du nez, un nez fin et busqué. Des traits secs et nerveux de son visage qu’éclairait un pâle regard d’azur émanaient un mélange de confiance en soi, d’énergie et d’obstination. S’il avait été fidèle à ses principes, jamais le colonel n’aurait pu s’agenouiller devant Sa Majesté, fut-elle venue bénir la troupe qui partait pour le front. Il ne l’aurait pas pu, mais peut-être se serait-il plié à la discipline du groupe. Parce qu’il faut parfois ravaler son orgueil sans renoncer pour autant à sa fierté. De toute façon, en tant que Juif, il n’avait que faire des bénédictions impériales. Le tsar avait beau croire en Dieu, il n’avait pas empêché son ministre de l’intérieur, le sinistre Plehve, d’encourager, si ce n’est d’instrumenter, les pogroms contre les Juifs de Kichinev ou de Gomel, et même de réprimer dans le sang la révolte des ouvriers de Zlatooust ou les rassemblements d’étudiants à Moscou comme à Saint-Pétersbourg.

On ne choisit pas sa naissance. On ne choisit pas toujours son destin, fut-ce dans un empire aussi vaste que la Russie. Pouvait-on d’ailleurs objectivement parler de Russie, car aussi singulier que cela puisse être, l’empire était pluriel, tant par ses territoires, ses climats ou ses populations. Le tsar lui-même ne s’était-il pas proclamé tsar de toutes les Russies, qu’il régnât à Kiev, Moscou ou Saint-Pétersbourg. Imprégnée de culture européenne, la Russie occidentale était aux antipodes de la Russie de l’est, qui des contreforts de l’Oural à la pointe de la Sibérie, s’étendait sur un désert de glace et de steppes arides. Personne parmi ces Russes européanisés, le regard rivé à l’Ouest, n’enviait le sort de ceux qui comme Tolstoï, tout comte il fut, avaient été forcés à l’exil dans ce gigantesque mouroir pour avoir eu le malheur de déplaire au tsar. Et, à moins qu’on ne réussisse à les contraindre par les armes, les provinces du Caucase ne seraient jamais russes, tant elles restaient viscéralement attachées à leur authenticité. Dans une volonté farouche d’uniformisation, le pouvoir central maniait tantôt la carotte, tantôt le bâton.


De l’incitation à la conversion parfois forcée à l’orthodoxie pour les musulmans, les animistes ou les bouddhistes d’Asie centrale à la répression contre les Juifs ou les Arméniens, en passant par les tracasseries administratives pour tout catholique ou protestant projetant d’épouser un homme ou une femme russe orthodoxe, tout avait été tenté pour maintenir un semblant d’unité.

Le colonel Mikaelov avait compris bien vite que, même dans les marches de cet empire, il détonait de n’être ni Russe ni orthodoxe. Pour toutes ces raisons, il n’aurait jamais dû endosser l’uniforme ; il n’aurait pas dû être colonel non plus. N’ayant pas la vocation horlogère, bien qu’il eut pour son père autant de respect que d’admiration, il s’engagea dans l’armée ; comme il était doué pour les calculs, on le versa dans l’artillerie. Ne ménageant pas ses efforts, il pensait que l’uniforme permettrait de gommer les différences. Il les atténuait certes, mais ne les gommait pas. Un Juif, même dans l’armée, reste un Juif. Et l’avancement, si avancement il y a, était un parcours semé d’embûches. Surtout quand on est Juif, et né en Géorgie de surcroît. Boris Mikaelov ne l’ignorait pas, comme il n’ignorait pas qu’il ne pourrait espérer au mieux qu’un grade de capitaine en second. Certains n’auraient pas hésité à intriguer pour obtenir une promotion. Trop intègre, il n’aurait pu s’y résoudre. On n’obtient rien pour rien. S’il avait renoncé à réparer comme son père des montres que de riches clients seraient venus lui confier, il ne savait pas alors qu’il devrait son avancement à une simple montre, mais pas n’importe quelle montre ; cette montre-là appartenait à un prince, mais pas n’importe quel prince non plus ; et s’il n’avait pas été fils d’horloger, et apprenti horloger lui-même, il n’aurait pas su trouver les mots idoines pour approcher celui qui allait déterminer son destin, le prince Tigrane de Lambron, général de division des Cosaques de la Garde. Et il obtint les étoiles qu’on lui aurait refusées ailleurs, pour une raison ou pour une autre.

Le prince devint, dès lors, son protecteur ; il le fit intégrer à sa division en tant que commandant et le chargea notamment d’organiser une brigade d’artillerie. C’est sur le terrain, et plus particulièrement dans la plaine de Çildir, que le colonel Mikaelov montra ce dont il était capable, payant par-là même ce qu’il estimait être une dette. Face aux trois divisions turques, l’artillerie eut un rôle déterminant ; elle désorganisa et décima leurs rangs, appuya les charges des Cosaques et brisa la contre-attaque sous un déluge de fer et de feu. Il y avait fort à parier qu’à défaut de canons, Tigrane de Lambron aurait été submergé par un ennemi en surnombre, et que la légende du « Diable » ne serait pas née à Çildir. Boris Mikaelov ne sut jamais si le prince en avait eu conscience ou s’il lui avait fait aveuglément confiance.

Toujours est-il qu’il ne devait plus quitter Tigrane de Lambron depuis lors. Rescapé d’une armée disparue, il continuait à arborer fièrement ce vieil uniforme aux larges épaulettes dorées, liserées et barrées horizontalement de pourpre, qu’il n’aurait jamais dû endosser.