05 avril 2009
Le Diable de Çildir - Chapitre III - Pages 40- 42
Lorsque l’officier était
entré dans la chambre, Alexia avait ressenti comme un vertige. C’était une
sensation curieuse dont elle ne pouvait expliquer la raison, mais qu’elle tenta
de dissimuler du mieux qu’elle put. Sur le moment, elle incrimina la fatigue ou
la faim. À moins que ce ne fut un mélange d’angoisse et d’excitation. Mais cela
n’expliquait pas tout.
N’ayant aucune notion du
temps, elle avait essayé de tromper son attente en épiant les bruits du dehors,
puisqu’il lui était impossible de voir quoi que ce soit par l’étroite fenêtre,
si ce n’est la ronde des sentinelles, un bout de ciel et la ligne d’horizon. À
l’infirmière qui était revenue s’assurer de son état, elle répéta qu’elle
n’avait besoin de rien, du moins rien qu’elle ne puisse lui offrir. Elle ne
l’exprima pas de la sorte, mais à sa façon de le dire l’autre dut la saisir à
demi-mot. Alors que le jour commençait à décliner, l’infirmière réapparut avec
un plateau sur lequel étaient disposés une carafe d’eau, un verre et une
assiette contenant quelques biscuits. Elle posa le tout sur le lit.
« Merci », fit
Alexia, visiblement touchée.
L’auxiliaire médicale se
contenta d’un simple sourire. Elle allait se retirer, quand on frappa. Alexia
prit l’initiative de l’invite, l’infirmière étant restée opportunément muette.
La porte s’ouvrit sur cet officier. Alexia déduisit qu’il l’était à cause de
son uniforme. Les seuls uniformes qu’elle avait vus jusque là étaient ceux des
gendarmes de son village, encore qu’elle n’y avait pas porté une attention
particulière, ce qui ne lui permettait pas d’affirmer que son visiteur fut
gendarme ou non. À première vue, il n’en avait pas l’allure. Au demeurant, elle
ne connaissait de gendarmes que ceux de Kharpout. De Kharpout ou d’ailleurs,
les gendarmes devaient se ressembler, enfin dans son esprit. Et malgré leurs
uniformes, parfois défraîchis, ils étaient loin d’avoir la distinction de cet
officier-là.
« Peux-tu
nous laisser seuls, Lydia », dit l’officier.
Alexia frémit à l’avance
à l’idée de se retrouver seule à seul avec cet inconnu. Il lui semblait en
effet inconvenant de l’imaginer. Surtout dans cette chambre. En toute autre
circonstance, elle se serait posée moins de questions. Mais sur l’heure, ses
pensées s’embrouillaient. Qui était donc cet homme ? Pourquoi
congédiait-il l’infirmière ? Quelles étaient ses intentions à son
égard ? Pourquoi ne pouvait-elle pas détacher son regard du sien tout
en ayant l’impression d’être coupable ?
Encore troublée, elle s’efforça de se raisonner. Cela exigeait de sa part beaucoup trop d’efforts pour y parvenir, elle n’avait jamais été raisonnable. Désemparée mais refusant de laisser paraître quoique ce soit, elle eut envie de rappeler l’infirmière ou de prier qu’elle reste à ses côtés. Elle hésita. Pourquoi avait-elle hésité ? Ce n’était pas dans sa nature. Serrant le poing, elle regarda l’infirmière partir à regret. Sa seule consolation, si cela pouvait en être une, était d’avoir appris qu’elle se prénommait Lydia. « Lydia ! » Ça ne sonnait pas très turc ; Alexia non plus du reste. Alexia s’était toujours demandé pourquoi on l’avait appelée ainsi, alors que tous ceux qu’elle avait fréquentés jusqu’alors répondaient à des prénoms beaucoup plus exotiques à son oreille. À moins que ce ne soit son prénom qui fut exotique aux oreilles des autres. Elle en parlerait un jour avec Lydia, si tant est que celle-ci fut dans le même cas. Alexia en oublia provisoirement ce tutoiement qu’avait employé l’officier en s’adressant à elle. Dans l’immédiat, ces considérations étaient moins préoccupantes que la perspective de ce tête à tête imprévu.
« Permettez-moi
de me présenter, mademoiselle, je suis le Prince-Général de Lambron »,
entama tout naturellement l’officier.
En
proie à une légitime perplexité, Alexia se garda de réagir trop impulsivement.
Dans sa situation, il ne pouvait en être autrement. À tort ou à raison, elle
était persuadée qu’en affichant ouvertement son titre et son grade cet homme
avait sciemment voulu l’impressionner. Dans le même temps, irrésistiblement
séduite par ses manières polies et son langage raffiné auxquels elle n’avait
été guère habituée, elle fut envahie par une chaleur intense tout autant
agréable qu’embarrassante. Partagée entre ces émotions contradictoires, elle
essaya de se donner une contenance, tout en cherchant ses mots. Elle aurait
très bien pu répliquer par un « ravie ! » ou un « enchantée ! »,
cela aurait été mentir. Elle ne serait ravie ou enchantée que dans la mesure où
elle obtiendrait les réponses précises à ses interrogations. D’emblée, une
question lui brûlait les lèvres. Pourtant, elle ne la posa pas. Du moins, elle
utilisa une manière détournée :
« Je
souhaiterai voir Jâssim…
- Jâssim ?
- Jâssim !
insista-t-elle. Je veux parler à Jâssim. »
Le
prince marqua un silence embarrassé.
« Pouvez-vous
me dire où je suis ? »
De
guerre lasse, Alexia avait arrêté de finasser. La réponse fut directe. Ce
n’était pas celle qu’elle escomptait.
« Si
cela peut vous rassurer, considérez que vous êtes ici chez vous.
- Vous ne m’avez pas répondu…
- Est-ce
si important ? »
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