Exaspéré tant par son flegme que par ses périphrases alors qu’elle avait besoin de certitudes, Alexia étouffa sa colère. Le prince la regardait, imperturbable, comme s’il se délectait de sa détresse. Pourquoi pensait-elle qu’il pouvait éprouver un tel plaisir ? Elle eut envie de hurler, de crier, de le gifler et, dans le même temps, elle se sentait étrangement attirée par lui. C’était une attirance ambiguë pour ne pas dire dérangeante. N’avait-elle pas été promise à un autre ? Il ne fallait pas qu’elle cède au charme de cet inconnu, fut-il lui aussi un prince. Un prince ! Quelle preuve en avait-elle ? Il aurait très bien pu user de ce subterfuge pour mieux la circonvenir. Que lui arrivait-il ? N’était-ce pas son imagination qui l’égarait ? Et si tout cela n’était qu’un jeu, qu’un simple jeu, une mise à l’épreuve voulue par son futur époux, Abdul Majid pour sonder ses sentiments. Dans ce cas, ne devrait-elle pas se montrer plus circonspecte ? Elle hésita encore, ne sachant quelle posture adopter.

- Vous l’avez, mais ça ne vous servira pas à grand chose. Pour votre gouverne, nous sommes dans une forteresse sur les hauteurs de Meghri, près de la frontière iranienne. Certains surnomment cet endroit le repaire du Diable… »

Ainsi, elle ne se trouvait pas là où elle croyait être, dans le palais d’Abdul Majid à Tabriz, comme elle l’avait secrètement espéré. Et, si cet homme ne lui avait pas été envoyé pour l’éprouver, que voulait-il obtenir d’elle ? Elle prit volontairement un ton plus vindicatif.

« Sans vouloir vous vexer, je m’en moque. Je veux qu’on me rende mon escorte.

- Je ne sais pas ce qu’est devenue votre escorte. De toute manière, vous n’en aurez plus besoin, Alexia.

- Mais… »
Réprimant difficilement sa surprise, si ce n’est son désarroi, la jeune femme se trouva désespérément à court d’argument. Une évidence en chassait une autre. Tout en voulant lui faire admettre qu’elle devrait renoncer à son projet matrimonial, ce qui en soi était assez pénible, le prince ne venait-il pas de lui confirmer qu’il connaissait non seulement son identité, mais peut-être plus encore. Il lui avait suffi de prononcer son prénom pour la désarmer. Tout aussi séduisant qu’habile, il ne faisait aucun doute qu’il avait agi à dessein. Car, tout en éludant la question initiale de son interlocutrice, il avait suscité en elle de nouvelles interrogations qu’elle essayait vainement de formuler dans sa tête. Ne pouvant articuler le moindre mot, Alexia essayait de rassembler ses esprits.

« Vous n’avez rien à redouter de moi. Je vous répète que vous êtes ici chez vous, redit le prince comme s’il voulait lui tendre la main.

- Je vous remercie de votre hospitalité, rétorqua-t-elle, calmement. Mais, je suis attendue ailleurs !

- J’en doute.

- Qui vous permet !

- D’être aussi affirmatif ? Certains faits, Alexia. Certains faits ! »

Il l’avait de nouveau appelé par son prénom. Était-ce pour mieux faire passer sa phrase quelque peu sibylline. De quels faits voulait-il parler ?

« Cela vous autorise-t-il à vous mêler de ma vie ! »

Intentionnellement, Alexia avait fait monter la tension d’un cran pour tenter de pousser le prince dans ses retranchements. Alors qu’elle s’attendait à une réaction cinglante comme un propos incisif, il plongea son regard dans le sien ; un regard intense et profond.

« Votre vie ! Parlons-en de votre vie, Alexia… Qu’alliez-vous en faire de votre vie ?

- Ça ne vous concerne pas !

- Plus que vous ne croyez…

- Laissez-moi partir.

- Personne ne vous en empêche. Vous êtes libre de vous en aller, si tel est votre désir. Mais…»

Ce « mais » ne présageait rien de bon. Elle en eut l’intuition.

« Je vous demande d’abord de m’écouter…

- Pourquoi le devrais-je ?

- En mémoire de Safia…

- Safia ? Vous connaissez Safia ? »

Sa voix avait tremblé.

« Je l’ai connue… à Kars, il y deux ans, confia-t-il. C’est par elle que j’ai entendu parler de vous. Elle voulait absolument me confier son secret avant de mourir. »

Visiblement bouleversée, Alexia ne put retenir son chagrin. Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. Elle avait aimé Safia comme une mère, même s’il lui était arrivé de douter quelle le fut. Notamment quand elle fut obligée de la vendre à Emin Bey pour avoir de quoi subsister. Elle avait pourtant agi comme l’aurait fait une mère, qui ne pouvant plus subvenir aux besoins de son enfant aurait été amenée à s’en séparer afin de lui donner une autre chance. Et ç’aurait été oublier les nuits passées près de son lit lorsqu’elle était malade ou quand un cauchemar l’avait arrachée à son sommeil. Ç’aurait été oublier ce premier regard posé sur son berceau, cette voix caressante qui chantait des chansons douces pour l’aider à s’endormir, et ce sourire encourageant à chacun de ses progrès ou de ses bons mots.

Alexia sécha ses larmes. L’évocation de sa « mère » puis de son décès l’avait ébranlée plus que la révélation d’un secret qu’elle aurait faite au prince.

« Ça va ? » s’enquit-il.

Puis s’approchant d’elle, afin de rompre la distance qui les séparait, il la prit par les épaules. Alexia eut tout d’abord un mouvement de recul, sa jambe gauche heurta le montant du lit.

Tout naturellement, elle s’agrippa à lui pour ne pas tomber à la renverse, mais ce fut plus par nécessité que par envie. Elle le regretta aussitôt en réalisant qu’elle pouvait ainsi tout aussi bien l’entraîner dans sa chute, si toutefois il perdait son équilibre. Un geste en appelant un autre, Alexia connaissait trop bien sa nature pour se méfier de ses propres réactions. D’autant que l’odeur de cet homme comme la pression de ses mains sur ses épaules la mettaient mal à l’aise. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine ; ses muscles jusqu’alors raidis semblaient se détendre ; un voile passa devant ses yeux. Elle sentit tout son corps basculer dans le vide. Sans relâcher son étreinte, le prince fit pivoter la jeune femme sur son pied droit ; puis, sans la brusquer, il l’attira contre lui. Elle n’opposa aucune résistance.

« Désolé, fit-il. Je n’aurai pas dû…

- Merci…

- Vous n’avez pas à me remercier. »

Elle leva les yeux sur lui. Son regard croisa le sien pendant une seconde qui sembla une éternité. Il est parfois inutile de se parler pour se comprendre, un seul regard suffit. Et celui d’Alexia devait particulièrement expressif pour que le prince se sente soudain embarrassé.

« Je ne veux pas que vous vous mépreniez sur moi.

- De quoi parlez-vous ? Je ne comprends pas...

- Je suis votre frère. »

Alexia eut l’impression que la tête lui tournait. Tout chavira autour d’elle. Le prince eut juste le temps de la retenir.