Arkantz

Romancier et éditorialiste, Carl Eric Arkantz collabore régulièrement à la rédaction de magazines sur Internet, et est régulièrement publié dans la presse francophone.

08 avril 2009

Le Diable de Çildir - Chapitre III - Pages 42 - 45

Exaspéré tant par son flegme que par ses périphrases alors qu’elle avait besoin de certitudes, Alexia étouffa sa colère. Le prince la regardait, imperturbable, comme s’il se délectait de sa détresse. Pourquoi pensait-elle qu’il pouvait éprouver un tel plaisir ? Elle eut envie de hurler, de crier, de le gifler et, dans le même temps, elle se sentait étrangement attirée par lui. C’était une attirance ambiguë pour ne pas dire dérangeante. N’avait-elle pas été promise à un autre ? Il ne fallait pas qu’elle cède au charme de cet inconnu, fut-il lui aussi un prince. Un prince ! Quelle preuve en avait-elle ? Il aurait très bien pu user de ce subterfuge pour mieux la circonvenir. Que lui arrivait-il ? N’était-ce pas son imagination qui l’égarait ? Et si tout cela n’était qu’un jeu, qu’un simple jeu, une mise à l’épreuve voulue par son futur époux, Abdul Majid pour sonder ses sentiments. Dans ce cas, ne devrait-elle pas se montrer plus circonspecte ? Elle hésita encore, ne sachant quelle posture adopter.

- Vous l’avez, mais ça ne vous servira pas à grand chose. Pour votre gouverne, nous sommes dans une forteresse sur les hauteurs de Meghri, près de la frontière iranienne. Certains surnomment cet endroit le repaire du Diable… »

Ainsi, elle ne se trouvait pas là où elle croyait être, dans le palais d’Abdul Majid à Tabriz, comme elle l’avait secrètement espéré. Et, si cet homme ne lui avait pas été envoyé pour l’éprouver, que voulait-il obtenir d’elle ? Elle prit volontairement un ton plus vindicatif.

« Sans vouloir vous vexer, je m’en moque. Je veux qu’on me rende mon escorte.

- Je ne sais pas ce qu’est devenue votre escorte. De toute manière, vous n’en aurez plus besoin, Alexia.

- Mais… »
Réprimant difficilement sa surprise, si ce n’est son désarroi, la jeune femme se trouva désespérément à court d’argument. Une évidence en chassait une autre. Tout en voulant lui faire admettre qu’elle devrait renoncer à son projet matrimonial, ce qui en soi était assez pénible, le prince ne venait-il pas de lui confirmer qu’il connaissait non seulement son identité, mais peut-être plus encore. Il lui avait suffi de prononcer son prénom pour la désarmer. Tout aussi séduisant qu’habile, il ne faisait aucun doute qu’il avait agi à dessein. Car, tout en éludant la question initiale de son interlocutrice, il avait suscité en elle de nouvelles interrogations qu’elle essayait vainement de formuler dans sa tête. Ne pouvant articuler le moindre mot, Alexia essayait de rassembler ses esprits.

« Vous n’avez rien à redouter de moi. Je vous répète que vous êtes ici chez vous, redit le prince comme s’il voulait lui tendre la main.

- Je vous remercie de votre hospitalité, rétorqua-t-elle, calmement. Mais, je suis attendue ailleurs !

- J’en doute.

- Qui vous permet !

- D’être aussi affirmatif ? Certains faits, Alexia. Certains faits ! »

Il l’avait de nouveau appelé par son prénom. Était-ce pour mieux faire passer sa phrase quelque peu sibylline. De quels faits voulait-il parler ?

« Cela vous autorise-t-il à vous mêler de ma vie ! »

Intentionnellement, Alexia avait fait monter la tension d’un cran pour tenter de pousser le prince dans ses retranchements. Alors qu’elle s’attendait à une réaction cinglante comme un propos incisif, il plongea son regard dans le sien ; un regard intense et profond.

« Votre vie ! Parlons-en de votre vie, Alexia… Qu’alliez-vous en faire de votre vie ?

- Ça ne vous concerne pas !

- Plus que vous ne croyez…

- Laissez-moi partir.

- Personne ne vous en empêche. Vous êtes libre de vous en aller, si tel est votre désir. Mais…»

Ce « mais » ne présageait rien de bon. Elle en eut l’intuition.

« Je vous demande d’abord de m’écouter…

- Pourquoi le devrais-je ?<

- En mémoire de Safia…

- Safia ? Vous connaissez Safia ? »

Sa voix avait tremblé.

« Je l’ai connue… à Kars, il y deux ans, confia-t-il. C’est par elle que j’ai entendu parler de vous. Elle voulait absolument me confier son secret avant de mourir. »

Visiblement bouleversée, Alexia ne put retenir son chagrin. Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. Elle avait aimé Safia comme une mère, même s’il lui était arrivé de douter quelle le fut. Notamment quand elle fut obligée de la vendre à Emin Bey pour avoir de quoi subsister. Elle avait pourtant agi comme l’aurait fait une mère, qui ne pouvant plus subvenir aux besoins de son enfant aurait été amenée à s’en séparer afin de lui donner une autre chance. Et ç’aurait été oublier les nuits passées près de son lit lorsqu’elle était malade ou quand un cauchemar l’avait arrachée à son sommeil. Ç’aurait été oublier ce premier regard posé sur son berceau, cette voix caressante qui chantait des chansons douces pour l’aider à s’endormir, et ce sourire encourageant à chacun de ses progrès ou de ses bons mots.

Alexia sécha ses larmes. L’évocation de sa « mère » puis de son décès l’avait ébranlée plus que la révélation d’un secret qu’elle aurait faite au prince.

« Ça va ? » s’enquit-il.

Puis s’approchant d’elle, afin de rompre la distance qui les séparait, il la prit par les épaules. Alexia eut tout d’abord un mouvement de recul, sa jambe gauche heurta le montant du lit.

Tout naturellement, elle s’agrippa à lui pour ne pas tomber à la renverse, mais ce fut plus par nécessité que par envie. Elle le regretta aussitôt en réalisant qu’elle pouvait ainsi tout aussi bien l’entraîner dans sa chute, si toutefois il perdait son équilibre. Un geste en appelant un autre, Alexia connaissait trop bien sa nature pour se méfier de ses propres réactions. D’autant que l’odeur de cet homme comme la pression de ses mains sur ses épaules la mettaient mal à l’aise. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine ; ses muscles jusqu’alors raidis semblaient se détendre ; un voile passa devant ses yeux. Elle sentit tout son corps basculer dans le vide. Sans relâcher son étreinte, le prince fit pivoter la jeune femme sur son pied droit ; puis, sans la brusquer, il l’attira contre lui. Elle n’opposa aucune résistance.

« Désolé, fit-il. Je n’aurai pas dû…

- Merci…

- Vous n’avez pas à me remercier. »

Elle leva les yeux sur lui. Son regard croisa le sien pendant une seconde qui sembla une éternité. Il est parfois inutile de se parler pour se comprendre, un seul regard suffit. Et celui d’Alexia devait particulièrement expressif pour que le prince se sente soudain embarrassé.

« Je ne veux pas que vous vous mépreniez sur moi.

- De quoi parlez-vous ? Je ne comprends pas...

- Je suis votre frère. »

Alexia eut l’impression que la tête lui tournait. Tout chavira autour d’elle. Le prince eut juste le temps de la retenir.

05 avril 2009

Le Diable de Çildir - Chapitre III - Pages 40- 42

Lorsque l’officier était entré dans la chambre, Alexia avait ressenti comme un vertige. C’était une sensation curieuse dont elle ne pouvait expliquer la raison, mais qu’elle tenta de dissimuler du mieux qu’elle put. Sur le moment, elle incrimina la fatigue ou la faim. À moins que ce ne fut un mélange d’angoisse et d’excitation. Mais cela n’expliquait pas tout.

N’ayant aucune notion du temps, elle avait essayé de tromper son attente en épiant les bruits du dehors, puisqu’il lui était impossible de voir quoi que ce soit par l’étroite fenêtre, si ce n’est la ronde des sentinelles, un bout de ciel et la ligne d’horizon. À l’infirmière qui était revenue s’assurer de son état, elle répéta qu’elle n’avait besoin de rien, du moins rien qu’elle ne puisse lui offrir. Elle ne l’exprima pas de la sorte, mais à sa façon de le dire l’autre dut la saisir à demi-mot. Alors que le jour commençait à décliner, l’infirmière réapparut avec un plateau sur lequel étaient disposés une carafe d’eau, un verre et une assiette contenant quelques biscuits. Elle posa le tout sur le lit.

« Merci », fit Alexia, visiblement touchée.

L’auxiliaire médicale se contenta d’un simple sourire. Elle allait se retirer, quand on frappa. Alexia prit l’initiative de l’invite, l’infirmière étant restée opportunément muette. La porte s’ouvrit sur cet officier. Alexia déduisit qu’il l’était à cause de son uniforme. Les seuls uniformes qu’elle avait vus jusque là étaient ceux des gendarmes de son village, encore qu’elle n’y avait pas porté une attention particulière, ce qui ne lui permettait pas d’affirmer que son visiteur fut gendarme ou non. À première vue, il n’en avait pas l’allure. Au demeurant, elle ne connaissait de gendarmes que ceux de Kharpout. De Kharpout ou d’ailleurs, les gendarmes devaient se ressembler, enfin dans son esprit. Et malgré leurs uniformes, parfois défraîchis, ils étaient loin d’avoir la distinction de cet officier-là.

« Peux-tu nous laisser seuls, Lydia », dit l’officier.

Alexia frémit à l’avance à l’idée de se retrouver seule à seul avec cet inconnu. Il lui semblait en effet inconvenant de l’imaginer. Surtout dans cette chambre. En toute autre circonstance, elle se serait posée moins de questions. Mais sur l’heure, ses pensées s’embrouillaient. Qui était donc cet homme ? Pourquoi congédiait-il l’infirmière ? Quelles étaient ses intentions à son égard ? Pourquoi ne pouvait-elle pas détacher son regard du sien tout en ayant l’impression d’être coupable ?


Encore troublée, elle s’efforça de se raisonner. Cela exigeait de sa part beaucoup trop d’efforts pour y parvenir, elle n’avait jamais été raisonnable. Désemparée mais refusant de laisser paraître quoique ce soit, elle eut envie de rappeler l’infirmière ou de prier qu’elle reste à ses côtés. Elle hésita. Pourquoi avait-elle hésité ? Ce n’était pas dans sa nature. Serrant le poing, elle regarda l’infirmière partir à regret. Sa seule consolation, si cela pouvait en être une, était d’avoir appris qu’elle se prénommait Lydia. « Lydia ! » Ça ne sonnait pas très turc ; Alexia non plus du reste. Alexia s’était toujours demandé pourquoi on l’avait appelée ainsi, alors que tous ceux qu’elle avait fréquentés jusqu’alors répondaient à des prénoms beaucoup plus exotiques à son oreille. À moins que ce ne soit son prénom qui fut exotique aux oreilles des autres. Elle en parlerait un jour avec Lydia, si tant est que celle-ci fut dans le même cas. Alexia en oublia provisoirement ce tutoiement qu’avait employé l’officier en s’adressant à elle. Dans l’immédiat, ces considérations étaient moins préoccupantes que la perspective de ce tête à tête imprévu.

« Permettez-moi de me présenter, mademoiselle, je suis le Prince-Général de Lambron », entama tout naturellement l’officier.

En proie à une légitime perplexité, Alexia se garda de réagir trop impulsivement. Dans sa situation, il ne pouvait en être autrement. À tort ou à raison, elle était persuadée qu’en affichant ouvertement son titre et son grade cet homme avait sciemment voulu l’impressionner. Dans le même temps, irrésistiblement séduite par ses manières polies et son langage raffiné auxquels elle n’avait été guère habituée, elle fut envahie par une chaleur intense tout autant agréable qu’embarrassante. Partagée entre ces émotions contradictoires, elle essaya de se donner une contenance, tout en cherchant ses mots. Elle aurait très bien pu répliquer par un « ravie ! » ou un « enchantée ! », cela aurait été mentir. Elle ne serait ravie ou enchantée que dans la mesure où elle obtiendrait les réponses précises à ses interrogations. D’emblée, une question lui brûlait les lèvres. Pourtant, elle ne la posa pas. Du moins, elle utilisa une manière détournée :

« Je souhaiterai voir Jâssim…

- Jâssim ?

- Jâssim ! insista-t-elle. Je veux parler à Jâssim. »

Le prince marqua un silence embarrassé.

« Pouvez-vous me dire où je suis ? »

De guerre lasse, Alexia avait arrêté de finasser. La réponse fut directe. Ce n’était pas celle qu’elle escomptait.

« Si cela peut vous rassurer, considérez que vous êtes ici chez vous.

- Vous ne m’avez pas répondu…

- Est-ce si important ? »

03 avril 2009

Le Diable de Çildir - Chapitre III - Pages 36 - 40

Nécessité fait loi. Rien ne prédisposait le colonel Boris Issurovitch Mikaelov à devenir militaire de carrière. D’autant que, s’il s’était laissé influencé par ses sentiments personnels envers le tsar, tant le personnage que ce qu’il représentait, jamais il n’aurait dû endosser l’uniforme de l’armée impériale. Du dernier tsar, il ne connaissait que le portrait officiel avec ses yeux froids et vides, celui auquel personne ne pouvait échapper où qu’il soit dans l’Empire, de Saint-Pétersbourg à Moscou, de Kiev à Vladivostok, du Caucase aux bourgades les plus reculées de Sibérie. Comme on ne pouvait échapper ni à sa police, ni à son administration. Maître après Dieu, le tsar incarnait pour beaucoup la tradition, la continuité et l’ordre ; son pouvoir, tant qu’il était incontestable et incontesté, rassurait la bourgeoisie financière comme les propriétaires fonciers parce que l’argent à horreur du vide et du désordre ; mais son « aura » rassurait également le petit peuple auprès duquel il jouissait parfois d’une vénération quasi religieuse ; n’était-il pas pour certains un « père » devant lequel on allait jusqu’à se prosterner ? Se prosterner, le colonel Mikaelov ne pouvait souscrire à pareille idolâtrie. Comme il ne pouvait oublier tous ceux qui, victimes du système, criaient à l’arbitraire, à la tyrannie et à l’oppression et qui courageusement appelaient à plus de liberté et à plus de justice ; tous ceux qui, passé un mouvement de révolte brutalement muselé, avaient préféré se réfugier dans une espèce de résignation qui sans être plus confortable que la peur des représailles leur permettait d’encaisser sans se plaindre, puisqu’il leur était interdit de se plaindre ; et les Juifs qu’on accusait de tous les maux ou de tous les crimes quand la crise menaçait une société en proie à la déliquescence. Et, il y avait ceux parmi les plus radicaux pour qui le tsar était devenu un symbole qu’il fallait abattre !

Bien qu’il fut séduit dans sa jeunesse par les idéaux progressistes ou, tout au moins, par l’idée de démocratie, le colonel Mikaelov ne souscrivait pas à la violence prêchée par ces révolutionnaires, ce qui signifiait pas qu’il les condamnât puisqu’ils promettaient un avenir plus juste, si ce n’est meilleur. Il se démarquait quelque peu de son père pour qui la violence n’engendrait rien de bon.


Issur Mikaelov considérait en effet qu’aucune violence n’était légitime, puisqu’elle prenait sa source dans l’emportement ou dans l’envie, et qu’il fallait savoir maîtriser ces dernières pour ne pas basculer dans l’irréparable qu’engendre cette violence. Il aurait eu cependant toutes les raisons d’être ulcéré par ceux qui, malgré des sourires affectés, ne voyant en lui qu’un l’horloger juif, répondaient à son affabilité par un profond mépris. Mais Issur ne leur en voulait pas. C’était un homme bon, à défaut d’être pieux. Sensible à la souffrance humaine, il ne comprenait pas comment on pouvait croire en l’Éternel, si l’Éternel tolérait autant d’injustices. Il n’était pas athée pour autant, continuant à fréquenter assidûment la synagogue. Néanmoins, il éleva ses enfants dans un esprit plus humaniste que religieux.

Le colonel se pinça l’arête du nez, un nez fin et busqué. Des traits secs et nerveux de son visage qu’éclairait un pâle regard d’azur émanaient un mélange de confiance en soi, d’énergie et d’obstination. S’il avait été fidèle à ses principes, jamais le colonel n’aurait pu s’agenouiller devant Sa Majesté, fut-elle venue bénir la troupe qui partait pour le front. Il ne l’aurait pas pu, mais peut-être se serait-il plié à la discipline du groupe. Parce qu’il faut parfois ravaler son orgueil sans renoncer pour autant à sa fierté. De toute façon, en tant que Juif, il n’avait que faire des bénédictions impériales. Le tsar avait beau croire en Dieu, il n’avait pas empêché son ministre de l’intérieur, le sinistre Plehve, d’encourager, si ce n’est d’instrumenter, les pogroms contre les Juifs de Kichinev ou de Gomel, et même de réprimer dans le sang la révolte des ouvriers de Zlatooust ou les rassemblements d’étudiants à Moscou comme à Saint-Pétersbourg.

On ne choisit pas sa naissance. On ne choisit pas toujours son destin, fut-ce dans un empire aussi vaste que la Russie. Pouvait-on d’ailleurs objectivement parler de Russie, car aussi singulier que cela puisse être, l’empire était pluriel, tant par ses territoires, ses climats ou ses populations. Le tsar lui-même ne s’était-il pas proclamé tsar de toutes les Russies, qu’il régnât à Kiev, Moscou ou Saint-Pétersbourg. Imprégnée de culture européenne, la Russie occidentale était aux antipodes de la Russie de l’est, qui des contreforts de l’Oural à la pointe de la Sibérie, s’étendait sur un désert de glace et de steppes arides. Personne parmi ces Russes européanisés, le regard rivé à l’Ouest, n’enviait le sort de ceux qui comme Tolstoï, tout comte il fut, avaient été forcés à l’exil dans ce gigantesque mouroir pour avoir eu le malheur de déplaire au tsar. Et, à moins qu’on ne réussisse à les contraindre par les armes, les provinces du Caucase ne seraient jamais russes, tant elles restaient viscéralement attachées à leur authenticité. Dans une volonté farouche d’uniformisation, le pouvoir central maniait tantôt la carotte, tantôt le bâton.


De l’incitation à la conversion parfois forcée à l’orthodoxie pour les musulmans, les animistes ou les bouddhistes d’Asie centrale à la répression contre les Juifs ou les Arméniens, en passant par les tracasseries administratives pour tout catholique ou protestant projetant d’épouser un homme ou une femme russe orthodoxe, tout avait été tenté pour maintenir un semblant d’unité.

Le colonel Mikaelov avait compris bien vite que, même dans les marches de cet empire, il détonait de n’être ni Russe ni orthodoxe. Pour toutes ces raisons, il n’aurait jamais dû endosser l’uniforme ; il n’aurait pas dû être colonel non plus. N’ayant pas la vocation horlogère, bien qu’il eut pour son père autant de respect que d’admiration, il s’engagea dans l’armée ; comme il était doué pour les calculs, on le versa dans l’artillerie. Ne ménageant pas ses efforts, il pensait que l’uniforme permettrait de gommer les différences. Il les atténuait certes, mais ne les gommait pas. Un Juif, même dans l’armée, reste un Juif. Et l’avancement, si avancement il y a, était un parcours semé d’embûches. Surtout quand on est Juif, et né en Géorgie de surcroît. Boris Mikaelov ne l’ignorait pas, comme il n’ignorait pas qu’il ne pourrait espérer au mieux qu’un grade de capitaine en second. Certains n’auraient pas hésité à intriguer pour obtenir une promotion. Trop intègre, il n’aurait pu s’y résoudre. On n’obtient rien pour rien. S’il avait renoncé à réparer comme son père des montres que de riches clients seraient venus lui confier, il ne savait pas alors qu’il devrait son avancement à une simple montre, mais pas n’importe quelle montre ; cette montre-là appartenait à un prince, mais pas n’importe quel prince non plus ; et s’il n’avait pas été fils d’horloger, et apprenti horloger lui-même, il n’aurait pas su trouver les mots idoines pour approcher celui qui allait déterminer son destin, le prince Tigrane de Lambron, général de division des Cosaques de la Garde. Et il obtint les étoiles qu’on lui aurait refusées ailleurs, pour une raison ou pour une autre.

Le prince devint, dès lors, son protecteur ; il le fit intégrer à sa division en tant que commandant et le chargea notamment d’organiser une brigade d’artillerie. C’est sur le terrain, et plus particulièrement dans la plaine de Çildir, que le colonel Mikaelov montra ce dont il était capable, payant par-là même ce qu’il estimait être une dette. Face aux trois divisions turques, l’artillerie eut un rôle déterminant ; elle désorganisa et décima leurs rangs, appuya les charges des Cosaques et brisa la contre-attaque sous un déluge de fer et de feu. Il y avait fort à parier qu’à défaut de canons, Tigrane de Lambron aurait été submergé par un ennemi en surnombre, et que la légende du « Diable » ne serait pas née à Çildir. Boris Mikaelov ne sut jamais si le prince en avait eu conscience ou s’il lui avait fait aveuglément confiance.

Toujours est-il qu’il ne devait plus quitter Tigrane de Lambron depuis lors. Rescapé d’une armée disparue, il continuait à arborer fièrement ce vieil uniforme aux larges épaulettes dorées, liserées et barrées horizontalement de pourpre, qu’il n’aurait jamais dû endosser.

02 avril 2009

Le Diable de Çildir - Chapitre III - Pages 26 - 32

« On vit mal avec des regrets ! » En consultant machinalement sa montre gousset, le prince ne put s’empêcher de repenser à cette réflexion du père Ruben. Le vieil homme ne croyait pas si bien dire. La mort est toujours une intruse qui attend son heure. Était-il encore temps de parler de regrets ? Le temps ! Personne ne peut se l’offrir ni même le retenir, puisque la nature du temps est de s’échapper. Et pourtant, beaucoup le perdent ou le gaspillent, parce qu’ils en ignorent la valeur. Le temps est un flux d’instants éphémères. L’instant présent n’existe pas ; il est déjà l’instant passé, d’un autre instant présent qui se projette dans un instant futur. Le temps, c’est le mouvement perpétuel, et ce qui est perpétuel ne connaît ni cesse ni repos.

Le prince garda le chronographe dans sa paume, le regard rivé sur le cadran sans pour autant s’intéresser à l’heure qu’indiquaient les aiguilles. Comme si, sur le moment, le temps n’avait plus guère d’importance, du moins pas autant d’importance que cette montre qu’Alexander avait spécialement commandée à un grand horloger suisse. Tigrane la reçut pour ses vingt ans, en apprenant qu’il irait parfaire ses études à Paris.


La perspective de ce voyage pour Paris lui fit oublier la montre ; et même Saint-Pétersbourg, où il venait de terminer ses classes dans le Corps des Pages. Il avait fallu que son père jouât de ses relations pour qu’il puisse intégrer cette prestigieuse Académie militaire. Russe par sa mère, une aristocrate titrée inscrite dans le Vème livre de la noblesse, Alexander de Lambron était considéré par quelques-uns à la cour comme un de ces nobliaux de province, si l’on pouvait appeler la Cilicie, une province de l’Empire russe. Ce royaume avait été anéanti au 14ème siècle et les Russes n’y avaient jamais pris pied. Mais comme il était prince et qui plus est avait été l’un des diplomates les plus en vue de l’Empire, personne à Peterhof n’aurait osé ouvertement lui contester son titre ou ses quartiers de noblesse. Russe ou pas, cela conférait quelques menues prérogatives, fut-ce de faire accepter son fils au sein du Régiment des Gardes à cheval avec un capitanat en prime. C’est ainsi qu’aux antipodes de sa ville natale Tigrane passa sur les bords de la Neva les plus belles années de sa vie ; il apprit à partager des moments rares avec des jeunes gens de son âge, venus des quatre coins de l’Empire. Le partage, c’est ce qui lui avait manqué le plus en tant que fils unique. Au début pourtant, ses camarades l’avaient chambré, lui « l’Iranien », l’étranger réservé, si ce n’est un peu sauvage, mais qui se montra si appliqué pour ne pas décevoir. Il se surpassa, comme pour prouver aux autres qu’il était le meilleur. Et les railleries cédèrent le pas à l’admiration. On l’érigea en exemple. Le petit provincial avait conquis ses premiers galons. Il ignorait encore que son destin se jouerait à Çildir. À la fin de la journée du 28 avril 1918, il avait rédigé dans son rapport :

« La décision de livrer bataille fut une des plus dures que j’eus à prendre. En l’absence de tout ordre, et compte tenu de la situation complexe dans laquelle nous nous trouvions alors, je n’avais qu’une seule idée en tête, celle de sauver mes hommes. Et les considérations politiques n’avaient pas leur place dans le débat. Alors que les émissaires essayaient d’arracher une paix bien illusoire, la Turquie était toujours en guerre, et notre armée en déroute. Je savais que mon action serait condamnée. Mais j’étais dos au mur. J’ai donc ordonné à mes hommes de combattre. Je décidai de porter la première attaque avec deux bataillons de Cosaques. Par vagues successives, le bataillon de Melnikoff chargea au fusil et au pistolet l’arrière-garde de l’infanterie ennemie. Désorganisés, les Turcs n’eurent pas le temps de riposter. Cette action devait être la plus rapide et la plus meurtrière. Elle le fut. J’avais escompté que la cavalerie ennemie vienne à la rescousse de son infanterie. Tout se déroula selon mes plans. Alors que Melnikoff décrochait, les cavaliers turcs offrirent leur flanc au second bataillon de Minassian.


« Nous repoussâmes les Turcs sur leur infanterie ; les chevaux piétinèrent les hommes dans un désordre indescriptible. Au même moment, notre artillerie lourde prit pour cible les crêtes du canyon. Après un premier tir d’ajustement, le feu roulant provoqua un éboulement, écrasant une partie de la cavalerie ennemie et coupant sa retraite. Je fis tourner bride à nos deux bataillons afin d’entraîner les Turcs à nos trousses. C’était la partie la plus délicate de mon plan. À un kilomètre du lac, je fis disperser la cavalerie. Ce fut à ce moment que notre artillerie déclencha un tir fauchant avec des obus à balles. Les Turcs tombèrent les uns sur les autres sans pouvoir se défendre. L’air fut tellement saturé de fumée et de poudre qu’on n’y voyait plus clair. Je pense que, dans la confusion, les Turcs ont dû se tirer les uns sur les autres. Les restes de leurs divisions se jetèrent sur les tirailleurs qui les attendaient embusqués autour des ruines du château du Diable.

Il y eut peu de survivants. Je perdis quelques hommes dans la confrontation, mais j’avais préservé le plus gros de mes troupes. Des heures durant, j’ai arpenté le champ de bataille, pendant que mes soldats ramassaient les armes et les munitions qu’avaient laissées nos ennemis. Je me dois de saluer leur mémoire. Car ils sont morts bravement pour une cause qu’ils croyaient juste. Je n’ai aucun esprit de vengeance. Mais je sais que j’ai fait ce que je devais faire. Seul Dieu, s’Il existe, aura le droit de me juger.

À Çildir, Seytankalasi, le 28 avril 1918

Tigrane de Lambron, général de division.»

L’état-major russe ne consigna jamais cette bataille dans ses annales, car la Russie des soviets n’était plus en guerre ; les gouvernements transcaucasiens non plus, la division du prince n’appartenant pas à leur armée. Quant aux autorités de Constantinople, elles s’efforcèrent de passer l’événement sous silence. Officiellement, elles considérèrent que la bataille n’avait pas eu lieu, et que la perte de plus de vingt mille soldats de la 3ème armée et de huit mille chevaux avait des causes inexplicables. On parla d’une épidémie inconnue. Certains prétendirent que les hommes s’étaient entretués dans une crise de folie collective. D’autres désignèrent le diable lui-même comme unique responsable. L’histoire ne dit pas si les familles de soldats se contentèrent de ces explications. Un attaché militaire britannique passa un communiqué au Q.G. du général Allenby, à Bagdad. Mais, les Britanniques n’ébruitèrent pas l’information. Toujours est-il que, dans les confins de l’Anatolie, on ne put empêcher la légende du « Diable » de prendre corps.

Et si celle-ci se propagea de village en village, de la bouche même des rares témoins qui disaient avoir vu le diable en personne emmener les cavaliers de l’Apocalypse, peut-être résonna-t-elle aux oreilles des stambouliotes.

Tigrane de Lambron aurait pu en sourire. Il n’en avait pas le cœur. Il passa le pouce sur le dos du boîtier. Il se rappela comme il rutilait dans son élégant écrin de velours bleu. À l’intérieur du couvercle en argent qui avait perdu sa belle patine, Alexander avait fait graver : « À mon fils, Tabriz 1899 ». Cette inscription résumait pudiquement ce qu’il n’avait jamais su exprimer. Pudiquement, c’est ainsi qu’ils avaient vécu, côte à côte, en évitant de manifester une quelconque émotion l’un pour l’autre, parce que, chez les Lambron, un homme ne doit pas s’émouvoir. À trop contenir leurs sentiments, ils étaient devenus presque deux étrangers. Pourquoi un fils devrait-il avoir honte de dire à son père qu’il l’aime ? Et pourquoi un père aurait-il peur d’accepter l’affection de son fils ? Le père Rouben avait jugé selon sa propre expérience. Pouvait-il connaître la complexité de la relation entre Tigrane et son père ?

Durant son enfance, il ne s’était jamais senti proche de son père. Froid, dur et autoritaire, Alexander en imposait plus qu’il ne rassurait. Son exigence confinait parfois à l’intransigeance. Sa posture naturelle – si tant est qu’elle puisse l’être, puisqu’il l’avait héritée d’une éducation plus germanique que russe – tendait à la rigidité tout autant physique que morale. Quand bien même son métier de diplomate avait adouci quelque peu sa rigueur, Tigrane ne sut créer avec son père des rapports d’une réelle complicité. Du moins, il n’osa pas, réservant ses confidences à sa mère ou à sa gouvernante. L’eut-il voulu, il aurait déjà fallu qu’Alexander lui consacrât un peu de son temps. Privilégiant l’exercice de sa charge à sa vie de famille, il était rarement disponible. Il ne rentrait que pour dîner, parfois très tard. D’ailleurs, il mangeait fort peu. Après le dessert qui se composait généralement d’un fruit, il se retirait au salon en compagnie de son épouse pour prendre le café, fumer le cigare ou la pipe, et lire ses journaux. Puis, il allait se coucher, le plus souvent seul. Si mari et femme partageaient la même chambre, ils dormaient dans des lits séparés. Ils auraient tout aussi bien pu faire chambre à part. L’un comme l’autre semblait s’accommoder de cette vie-là, nonobstant les commentaires qu’on faisait sur leur compte. Ce « on » ne concernait ni les intimes ni les amis – ceux-là savaient s’abstenir – mais plutôt les « fréquentations » qui ne se privaient pas d’allusions en public, à mots couverts bien évidemment. Tigrane était trop jeune pour comprendre, ce qui ne l’empêchait pas de décrypter certains regards ou certains sourires. Alexander faisait mine de ne rien entendre. Il n’en pensait pas moins. Peu disert, il savait mesurer ses propos, et préférait le silence aux discussions inutiles. Mais il savait, le moment venu, ajuster une phrase assassine. Il n’avait pas le compliment facile non plus.


Il exigeait des efforts de la part de son fils, insistait pour qu’il travaillât bien, mais se gardait de tout mot aimable ou d’encouragement. À croire qu’Alexander n’était pas fier de son fils ou qu’il ne voulait pas le montrer.

Quoiqu’il en soit, Tigrane n’avait pas eu l’impression que son père se soit vraiment intéressé à lui. Il l’avait cru, du moins, jusqu’à ce qu’il décide de se marier. En refusant de donner son consentement, Alexander avait fait montre d’un excès d’autorité que son fils ne pouvait ni concevoir ni accepter. Et, bien qu’il lui ait désobéi, Tigrane n’avait jamais pardonné à son père l’accueil qu’il avait réservé à son épouse, Élisabeth. Pourtant, malgré ses ressentiments, l’idée de perdre son père ne pouvait le laisser insensible. Tigrane mesurait, que malgré cette indifférence apparente, son attachement à son père était beaucoup plus fort qu’il n’imaginait. Fallait-il attendre que la mort vienne le chercher ce père dont il n’avait pas su décoder l’affection pour pouvoir enfin lui avouer son amour. Le seul regret qu’il pouvait avoir le concernant était de n’avoir pu le comprendre. N’était-il pas trop tard ?

Il décacheta la seconde enveloppe qui contenait effectivement une adresse, celle d’une maison au bord du lac Sevan ; elle était accompagnée d’un cliché, ce qui pour le prince s’apparentait à une invitation. Sinon à quoi aurait bien pu servir cette photo ? Puis il reprit la lettre de sa mère. Elle y évoquait la dégradation de l’état de santé de son père, sans pour autant dénommer sa maladie. Le père Ruben avait été plus explicite en parlant clairement de cancer. Pour Mary Ann il devait être plus difficile d’admettre cette fatalité qui résonnait comme une sentence.

Tigrane serra la montre dans sa main, sans cesser d’admirer la finesse du cadran émaillé, le ciselé des aiguilles et la rondeur gracieuse du remontoir. En son temps, il n’y avait pas accordé autant d’attention. Le cadeau lui avait fait plaisir pour son côté utilitaire, sans plus. Il n’avait pas encore assez ouvert son cœur pour ressentir toute la fierté que son père avait mise dans cet objet ni tout son amour. Ce n’est que plus tard qu’il apprécia le cadeau paternel à sa juste valeur.

Un soir, au bivouac, un capitaine d’artillerie, qui avait été attiré par cette montre, lui raconta avec des phrases simples comment son père, horloger à Tiflis, travaillait à l’aide d’outils d’orfèvre sur des ressorts minuscules et des engrenages subtils. Néanmoins, plus que les détails techniques qui attestaient d’une connaissance approfondie du métier, si ce n’est d’un commencement de pratique, le prince ne retint de ce discours que la passion avec laquelle cet homme parlait de son père et mesura l’admiration qu’il continuait à lui vouer. Il n’eut dès lors jamais plus le même regard sur le cadeau d’Alexander.

Si son père ne savait rien créer de ses propres mains, il lui avait offert un objet dans lequel il avait mis tout son amour ; cet amour qu’il n’avait jamais su donner avec quelques mots ou des gestes ordinaires. Rétrospectivement, Tigrane réalisa combien cette montre avait été investie d’un pouvoir affectif, comme un trait d’union, une chaîne invisible entre lui et ce père incompris. Quant à l’officier en question, il ne devait jamais oublier son nom ; il s’appelait Boris Mikaelov.

Le Diable de Çildir - Chapitre III - Pages 23 - 26

« Où sont mes effets ? interrogea Alexia avec un soupçon de reproche dans la voix.

- Nous avons dû nous en débarrasser, ils étaient dans un sale état.

- Je ne veux pas de vos hardes ! »

L’infirmière se rembrunit. Elle fit mine de sortir, puis se reprit. Fixant Alexia du haut de l’autorité que lui conférait sa blouse blanche, elle asséna d’une voix cinglante :

« Si vous voulez rester toute nue, c’est votre affaire ! »

Puis en baissant le ton, elle ajouta : « Je vous recommande de mettre le lainage, si vous avez froid. »

Plus que ces vêtements qui ne lui plaisaient pas, Alexia rechignait à devoir s’habiller devant une étrangère, fut-elle une infirmière. Toujours enveloppée de son drap qu’elle maintenait d’une main au-dessus de sa poitrine, Alexia saisit la chemise du bout des doigts. Au toucher, elle remarqua qu’elle était taillée dans un coton ordinaire. De mauvaise grâce, elle passa une manche, puis après avoir changé de main pour retenir le drap, la seconde. Discrètement, l’infirmière s’était retirée sans qu’Alexia ne s’en rende compte. Profitant de cette intimité propice, elle abandonna la protection de son drap, s’assit sur le lit et finit de boutonner la chemise, qui aussi large que longue pour sa stature, ressemblait plutôt à une liquette. Rapidement, elle enfila le caleçon puis le pantalon de drap kaki. Des chaussettes de laine et une paire de brodequins, qu’elle trouva grossiers, complétèrent sa tenue. Accoutrée de la sorte, elle ne sentait pas à son aise. Certes, elle avait maintenant l’impression d’être moins vulnérable, physiquement du moins, si tant est que cela fût possible puisqu’elle ignorait le sort qu’on lui réservait. Elle s’en voulait également d’avoir rabroué la jeune infirmière. Elle n’aurait pas dû être aussi désagréable avec elle. Son soutien pourrait lui être utile le moment venu. Elle hésita à l’appeler, persuadée qu’elle ne tarderait pas. Peut-être, était-elle de l’autre côté de la porte. Alexia utilisa ce moment de répit pour essayer de rassembler ses esprits. Beaucoup de ses questions la taraudaient. Elle avait absolument besoin de savoir à quoi s’en tenir pour commencer à comprendre. Pourquoi cette infirmière ne revenait-elle pas ? Elle était pour lors la seule personne à qui elle pouvait soutirer les informations dont elle avait besoin. Son cœur se serra dans sa poitrine ; elle avait le souffle court et une espèce de boule au fond de la gorge. Nerveusement, elle enfonça ses ongles dans ses paumes. Des bruits montaient de l’extérieur ; elle s’arracha de son lit avec une angoisse grandissante et marcha jusqu’à la fenêtre. Hasardant un œil au-dehors, elle vit des crêtes noires se détacher dans le lointain, une enceinte hérissée de merlons et un chemin de ronde où elle vit passer des sentinelles. Puis son regard s’attarda sur le toit d’un bâtiment aux tuiles disjointes et moussues.


Elle ne pouvait faire autrement que s’attarder sur ce toit, puisqu’il lui bouchait la vue en contrebas. Continuant à percevoir les mêmes bruits sans pouvoir en déterminer l’origine, elle préféra lever les yeux vers le ciel, un ciel bleu délavé sans le moindre nuage. Elle resta un moment le regard rivé vers ce ciel, vers cette liberté qui lui semblait soudain inaccessible, au-delà de ces crêtes, au-delà de ces murs, au-delà de ce toit. Une larme roula sur sa joue.

« Madame… »

Accaparée par ses pensées, Alexia sursauta. Elle se retourna, l’infirmière était près de la porte.

« J’ai frappé, mais vous ne répondiez pas », précisa-t-elle comme pour s’excuser.

Alexia essuya ses yeux sur sa manche. L’infirmière remarqua qu’elle avait pleuré, mais s’abstint de faire une quelconque réflexion, du moins concernant la cause de cette subite tristesse.

« Je pensais que vous aviez eu un malaise…

- Ça va… Ça va…

- Avez-vous besoin de quoi que ce soit ?

- Pouvez-vous me dire où nous sommes, mademoiselle ? » hasarda Alexia, saisissant l’opportunité.

Un regard trompe rarement ; la gêne apparente suscitée par sa question laissa pressentir qu’elle n’obtiendrait pas de réponse de la bouche de cette infirmière.

« Je ne peux rien vous dire, madame. Je suis désolée…»

Alexia comprit que l’infirmière était tout aussi embarrassée qu’elle. Elle aurait aimé prendre sa main dans la sienne pour lui prouver qu’elle ne lui en voulait pas. Mais elle s’abstint de toute familiarité, du moins dans l’immédiat. Dans son enfance et jusqu’à l’adolescence, elle n’avait pas eu de sœur à qui pouvoir confier ses chagrins et ses premiers tourments. Sa mère l’avait abandonnée alors qu’elle avait douze ans. Et son tuteur ne s’était contenté que de la nourrir. Il avait déjà décidé de son destin. N’était-elle qu’un investissement à ses yeux ? Alexia aurait aimé être considérée pour elle-même. Elle ne connaissait rien de l’amour maternel. À croire que sa mère ne l’avait pas enfantée elle-même. D’ailleurs, elle avait toujours eu cet indicible sentiment au fond d’elle. Un mot de l’infirmière la ramena sur terre.

« Vous devez avoir faim…

- Non, ça va… »

Elle avait parlé sans réfléchir. Manger lui aurait permis de tromper son angoisse. Pourquoi avait-elle décliné la proposition ? Elle ne gagnerait rien à rester sur la défensive. Il lui fallait faire preuve de plus de subtilité.

« Je voudrais savoir…

- Oui.

- Non, rien… Enfin, si… Vous avez un nom ?

- Oui, bien sûr… pourquoi ?

- Comme ça ! »

Ayant espéré une toute autre réponse à sa question, elle n’insista pas. Elle avait pourtant été touchée par l’attention qu’avait semblé lui manifester l’infirmière, en s’inquiétant de son état. N’était-ce qu’une impression ? Pour s’en assurer, Alexia avait voulu créer un climat de confiance avec son interlocutrice. Elle s’imagina qu’en lui demandant son nom, elle parviendrait à briser la glace. N’avait-elle pas fait preuve de maladresse en agissant de la sorte ? Elle le supposa, à moins que l’autre ne l’ait pas compris ainsi ou qu’elle ait feint de ne pas le comprendre. De toute manière, pour lors, cela importait peu. Pourtant, lorsque l’infirmière prit congé d’elle, Alexia la regarda partir à regret. Pendant un court instant, sa présence lui avait fait oublier qu’elle était peut-être prisonnière dans cette chambre exiguë avec une fenêtre sans barreaux, qui donnait sur un coin de ciel.

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