Arkantz

Romancier et éditorialiste, Carl Eric Arkantz collabore régulièrement à la rédaction de magazines sur Internet, et est régulièrement publié dans la presse francophone.

11 mars 2009

Quand Harry rencontre Margit...

De la ville lumière

Quand Harry Ricks débarque à Paris, il vient s'échouer du côté du 16ème dans un de ces hôtels recommandés par l'un de ses amis. Ce que Harry ignore c'est qu'il est loin du Paris imaginaire que véhicule l'illusion collective se raccrochant aux souvenirs de Hemingway. Douglas Kennedy nous entraîne en apnée dans le Paris interlope qui loin du lustre des quartiers chics s'étend dans les tréfonds glauques du 10ème arrondissement avec ses émigrés turcs, clandestins ou francisés, ses caïds et ses mafias, ses trafics et ses mystères.

... aux ténèbres de la ville

Le mystère s'épaissit lorsque dans un des salons à la mode tenu par une Américaine excentrique Harry fait la rencontre de Margit, une séduisante hongroise venue se faire oublier dans la ville lumière. Margit serait-elle ce havre de paix, cet ilot de tendresse et de luxure qui ramènerait Harry au bonheur, loin de son destin où tout a basculé dans l'horreur.

Mêlant le polar dans le plus pur style du roman noir et le fantastique, Douglas Kennedy nous emporte aux confins de la folie. Une folie faite de vengeance et de fantôme d'un passé qui ne veut pas mourir.

Au-delà du récit qui dépasse l'entendement, la Femme du 5ème s'apparente à un conte philosophique où l'étrange flirte avec une réalité d'une obsédante noirceur.

Carl E. Arkantz

La Femme du 5ème
Editeur : Belfond (18 avril 2007)
Collection : Littérature étrangère
ISBN-10: 2714441904
ISBN-13: 978-2714441904

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03 février 2008

Le Diable de Çildir - Extrait N°12

cildir

Dans son épais kaftan trempé, le capitaine Roy Barnett grelottait. Son masque de poussière brique le faisait ressembler à un spectre. Machinalement, il s’essuya les yeux sur sa manche. Mais sa manche était aussi sale que son visage. Abrité dans une anfractuosité, il rangea ses jumelles sous son manteau. Grâce aux informations de ses agents infiltrés en Arménie et en Azerbaïdjan, il avait désormais suffisamment d’éléments concomitants concernant les préparatifs par les Bolcheviques d’une action d’envergure dans le sud du Caucase. Il en avait immédiatement averti le Secret Service à Tiflis.

En réponse, le contre-espionnage britannique lui avait demandé d’observer aussi attentivement que possible les bandes et les groupes armés qui écumaient la zone. Dans l’esprit de ces stratèges, il ne faisait aucun doute que les Russes s’appuieraient sur leur logistique. Tant pour des raisons personnelles que par spéculation, le capitaine Barnett avait jeté son dévolu sur le « Diable de Çildir », car son armée était l’une des mieux entraînées de cette région. Mais enfin, et par-dessus tout, il avait pu prendre contact avec l’un de ses meilleurs informateurs qui le renseignait sur le « Diable ». Il ne fut pas surpris outre mesure en mettant un nom sur la légende. Comme il le pressentait, le « Diable de Çildir » n’était autre que le prince Tigrane de Lambron qu’il avait rencontré, au printemps 1918, à Kars, où il avait été détaché en tant qu’observateur.

L’agent secret réfréna ses sentiments. Son admiration pour le prince ne devait pas lui faire perdre de vue sa mission. Depuis la fin de guerre, plus précisément depuis la Révolution d’Octobre, il menait une guerre secrète, en marge des tractations de couloir. La politique et le terrain font rarement bon ménage. Lorsqu’en mars 1917, le Tsar fut forcé d’abdiquer, la Grande Bretagne avait refusé de lui donner asile, sous la pression d’un Lloyd George inquiet de la réaction de la classe ouvrière britannique. Que Georges V et Nicolas II fussent du même sang n’avait pas fait infléchir le Premier Ministre de Sa Majesté d’un iota. Avait-il versé une larme le jour de son assassinat ? Quand on pouvait sacrifier un monarque, fut-il un autocrate décrié par ses contemporains, quel sort réserverait-on aux agents anonymes que le capitaine avait recrutés en Transcaucasie dans les milieux les plus divers, parmi les déçus du nouveau régime ou les tenants de l’ancien. Certes, ils avaient pu être attirés par l’argent, la vengeance, le patriotisme ou des sentiments du même ordre. Mais devait-on les condamner par avance ? Sans trop y penser, le capitaine déboucha une flasque et avala une gorgée de gin pour se réchauffer. Un bruit l’alerta. Il se glissa au fond de sa cachette. Au second bruit, un claquement semblable à celui d’une culasse de fusil, il arma son Webley. Retenant sa respiration, il se demanda si on l’avait repéré. Depuis combien de temps ces hommes étaient-ils là? Et qui étaient-ils? Il aurait bien hasardé un œil dehors. Mais le risque n’en valait pas la chandelle. Enfin pas dans l’immédiat. En un instant, il était passé de chasseur à gibier.

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07 janvier 2008

Le Diable de Çildir - Extrait N°11

cildir


Missak Minassian se souvint des adieux déchirants sur le quai de la gare, des larmes de sa sœur, de ses nièces qui s’agrippaient à la robe de leur mère avec leurs mines tristes. Il ne devait les revoir qu’une seule fois, le jour de Noël 1914. Ce fut la dernière fois. Les vicissitudes de la guerre l’éloignèrent de Kars, jusqu’aux confins de la Cilicie.

Lorsque les Cosaques prirent Missis, au printemps 1915, Missak Minassian découvrit avec horreur ce dont l’humain pouvait être capable. Il vit le prince errer au milieu des ruines, en contenant son émotion. Quand il apprit la vérité sur la fin de sa femme et de son fils cadet, le lieutenant-colonel Minassian le surprit même entrain de pleurer. Il eut une pensée pour les siens, à Kars. Était-ce une prémonition ? Quelques mois plus tard, des réfugiés arméniens et grecs qui refluaient vers les lignes russes répétèrent des récits qui ressemblaient à s’y méprendre à ce qu’avait vu le lieutenant-colonel en Cilicie. Ils parlaient d’atrocités, de meurtres, de vols, de rançonnage et de viols.

Ceux qui n’étaient pas à Missis n’accordèrent que peu de crédit à ces histoires. Pour les convaincre, le prince ordonna à son lieutenant-colonel de recueillir chaque témoignage, sans en omettre un seul détail. Le lieutenant-colonel effectua une plongée dans l’enfer. De Van à Erzeroum, d’Ani à Ardahan, tous racontaient la même chose. Et il y eut ce vieil homme qui avait fui Kars. Il avait un regard vide, presque éteint. Après avoir investi la ville, il affirma que des Turcs et des bandits kurdes avaient rassemblé la population sous les remparts. Le lieutenant-colonel ne voulut en entendre plus. Il demanda des nouvelles de sa famille. Mais le vieil homme fut incapable de lui répondre. Il continua à ressasser les mêmes monstruosités. Le lieutenant-colonel insista, lui donna les noms, décrivit la maison. Égaré dans son cauchemar, l’homme ne l’écoutait pas, recommençant sans cesse son récit. Le lieutenant-colonel le renvoya. Il n’eut qu’une seule idée en tête ; aller à Kars et constater par lui-même. Si ce vieil homme avait pu sauver sa peau, peut-être retrouverait-il la trace des siens. Il s’en ouvrit au prince afin qu’il lui accorde cette faveur. Dans un premier temps, Tigrane de Lambron refusa. Déçu, le lieutenant-colonel rongea son frein. Vivre dans l’ignorance lui parut une épreuve insurmontable. Il en voulut au prince. Celui-ci se ravisa, lorsque l’état-major décida de reprendre Kars.

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22 décembre 2007

Histoire du Juif Errant

Histoire du Juif Errant

juif_ormesson

Prisonnier du temps, il est libre dans l’espace

Le temps est sa prison puisque le Fils du Très Haut l’a condamné à l’immortalité, et le monde est son royaume depuis qu’il occupe son éternité à le parcourir. Telle est l’histoire du Juif errant qui sous la plume de Jean d’Ormesson, un autre immortel, a des accents jubilatoires. Jubilatoire, la verve de ce conteur au regard pétillant de malice nous emporte à la rencontre de l’Histoire, la grande évidemment, vue et vécue par Simon Laquedem, le Juif errant. C’est à Venise, à la Douane de Mer, que ce curieux personnage sans âge aborde le narrateur et Marie qu’il surnomme Madeleine, son amie (à défaut d’être sa petite amie comme il le désirerait). Or c’est également pour les yeux d’une autre Marie-Madeleine, celle des Evangiles, qu’Ahasvérus alias Laquedem, le cordonnier ne peut plus mourir. Sa jalousie et son manque de charité envers un certain Jésus lui ont valu cette peine capitale.

Dès lors, il erre. De vols en rapines avec Barrabas, à la couche de la séduisante Poppée, de l’incendie de Rome au suicide collectif des Juifs à Massada, de la compagnie de Saint-François à celle de Christophe Colomb cinglant vers le nouveau Monde, de la Chine à l’Andalousie, de Byzance en Espagne, de Paris à Moscou, il aura tout connu. Tour à tour conseiller, traducteur, interprète, cartographe, jardinier, courrier impérial, confident des plus grands, princes, rois, philosophes, penseurs, écrivains, amant des femmes les plus belles, il changera de nom et d’identité au fil du temps.

Affabulateur de génie ou réel témoin des soubresauts de l’histoire humaine depuis plus de 2000 ans, ce Simon-là captive ses jeunes interlocuteurs au gré de leurs rencontres, notamment Marie. L’histoire du Juif errant est plus qu’un conte, si ce n’est un conte philosophique. Ce n’est pas non plus une simple histoire, mais un moment intense entre un auteur et son lecteur, envoûté tout autant par le récit que la qualité de l’écriture de notre Immortel Académicien. D’un Laquedem à l’autre, d’Isaac à Simon, de Dumas à D’Ormesson, l’histoire du Juif errant ne s’arrêtera que lorsque Christ prononcera ces paroles de salut : " Couche-toi et ne marche plus ".


ormesson

Histoire du Juif errant
Jean d’Ormesson
Gallimard
621 pages
ISBN : 2070385787 

08 décembre 2007

Le Diable de Çildir : Extrait N° 10

cildir

Mary Ann de Lambron interrompit sa lecture. Durant son adolescence, lire l’avait aidée à s’évader du quotidien carcéral de l’institution Sainte-Marie, bien que le seul ouvrage autorisé par les sœurs à leurs pensionnaires fut la Sainte Bible. Ignoraient-elles que l’ancien Testament regorgeait d’histoires sordides, du meurtre à la trahison, de l’inceste à l’adultère, de l’exil aux cataclysmes, de quoi enflammer l’imagination d’une jeune fille pubère. Désormais, lire permettait à Mary Ann tout autant de tromper l’ennui que de meubler le silence de la maison quand elle faisait sa lecture à haute voix au chevet de son mari. Au début, elle lui faisait la conversation, en murmurant à son oreille comme on parle à un enfant avant qu’il ne s’endorme. Puis comme elle ne savait plus quoi lui raconter, elle s’était transformée en lectrice. D’autant que les livres ne faisaient pas défaut dans sa bibliothèque.

Alexander semblait s’être assoupi. Mary Ann posa son livre sur le guéridon ; une lumière blafarde qui traversait le voilage de la fenêtre en rehaussait d’un éclat timide le bord de la tablette en acajou. Dehors, on entendait le cri des mouettes et, de temps à autre, le rire des enfants. Mary Ann se cambra dans son fauteuil. La vie ne l’avait pas épargnée ces cinq dernières années. Elle se sentait particulièrement lasse. Assise près du lit où reposait son mari, elle passait quelquefois des journées entières à le veiller affectueusement. Là, elle restait des heures, immobile, à contempler son visage de cire que la vie, petit à petit, abandonnait. Et cette attente de la mort semblait interminable.

« Cancer ! » Mary Ann s’était sentie foudroyée en entendant ce verdict de la bouche d’un professeur de l’Hôpital Saint-Thomas de Londres qu’elle avait décidé de consulter, convaincue de l’incompétence des médecins de Tabriz. Rétrospectivement, elle se demanda si elle n’avait pas agi par égoïsme plutôt que par amour. Pour se donner bonne conscience, elle s’était assurée qu’Alexander endurerait les fatigues d’un voyage jusqu’en Europe. Il n’était déjà plus l’homme fringant qu’elle avait connu à l’aube de ses vingt ans, mais un vieillard usé.

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Le Prince des Faces - Extrait N° 11

masque

" Messieurs, annonça l'Huissier d'une voix forte. Veuillez accueillir notre président de séance, le Prince des Faces ! "
Tous les regards convergèrent vers la trappe. D'abord, on ne vit que son masque jaillir du trou ; il était échiqueté d'or et de pourpre. L'homme franchit la dernière marche. Sa taille avoisinait le mètre quatre-vingt-dix. Il marchait, les épaules légèrement voûtées. Sa cape était rouge. Il avança dans la pièce et contourna le fauteuil de l'Huissier. Lorsque le Prince passa devant lui, l'Huissier inclina la tête, imité par tous les Conseillers.

Le Prince se carra dans son siège, effectua un tour complet pour dévisager un à un chaque participant. Puis reprenant sa position initiale face à l'Huissier, il monta la main, les doigts légèrement écartés et le pouce dressé, à la hauteur de son visage. L'Huissier referma le cercle.

" La treizième session du Cadran est ouverte ! déclara ce dernier. Veuillez vous asseoir. "
Les Conseillers prirent place. Et la structure toute entière sembla s'élever très lentement. La montée dura une dizaine de minutes. Dans cet intervalle, aucune parole ne fut échangée. Le Messager en profita pour étudier les postures et les gestes. Mais chacun conservait une profonde impassibilité.
" Sont-ce des hommes ? " s'interrogea-t-il en songeant à son épouse, au dîner et aux Marchand.

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02 décembre 2007

Le Prince des Faces - Extrait N° 10

masque

Laure passa la main sur son ventre fécond. Lors de sa dernière échographie, le médecin avait constaté que fœtus se développait normalement. Elle était enceinte depuis huit semaines. A moins que l'enfant ne naisse avant terme, elle accoucherait aux premières chaleurs de l'été. "Ce sera un gémeaux !" avait-elle fièrement annoncé à Douglas. Gémeaux ou Cancer, il s'en moquait pourvu que le bébé soit en bonne santé. Les fausses couches de son épouse le travaillaient encore. D'un commun accord, Laure et Douglas avaient convenu de ne pas se marier, du moins pas avant la naissance de leur enfant. La situation matrimoniale de Kendall n'était pas étrangère à cette décision. Légalement, il était toujours marié à Nathalie. Après deux tentatives de suicide, son état inspirait les plus grandes craintes aux médecins. Elle avait sombré dans la schizophrénie. Dans l'absolu, Kendall avait la possibilité de demander le divorce. Il le pouvait, mais ne le voulait toujours pas. Sa position était relativement simple lorsqu'il n'entretenait que des liaisons sans lendemain.

Avec la grossesse de Laure, tout se compliquait. Dans une certaine mesure Laure pouvait se contenter d'une relation de concubinage avec Douglas, en attendant que la séparation devienne officielle. Mais, quand elle engageait la discussion sur ce propos, immanquablement Douglas refusait toute discussion, en se murant dans le silence. Certains soirs, elle regrettait de l'avoir choisi comme père pour son enfant. Elle aurait aimé emménager dans le confort de son six pièces de la rue Mansart ; il avait refusé, opposant que tant qu'il serait marié aucune autre femme quelle qu'elle soit ne partagerait son toit. Quand elle lui avait demandé ses raisons, il avait répondu que ce serait commettre un adultère. Adultère, ce mot l'avait fait rire. Qu'on le veuille ou non, le mal était déjà fait. Qu'importaient les ragots quand deux êtres s'aimaient. Laure entra dans la station. Lorsqu'elle atteignit le tourniquet, une main lui saisit le coude. Elle se retourna.

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21 novembre 2007

Le Prince des Faces - Extrait N° 9

masque


Trois brigades de sapeurs pompiers luttaient avec acharnement depuis près d'une demi-heure, d'après les informations qu'il glana ça et là. Les ambulances évacuaient des blessés légers dans un concert de sirènes.
Le Préfet de Police discutait avec le colonel des pompiers. Escortée par cinq motards de la gendarmerie, une voiture officielle déboucha sur la place dans un hurlement d'avertisseurs. Arrivé près des barrières, le véhicule ralentit, les agents lui ouvrirent la voie et formèrent un cordon de sécurité pour contenir la foule.
Le véhicule se gara derrière un fourgon gris de la police. Le conducteur quitta son siège et ouvrit la portière arrière droite. Le Ministre de l'Intérieur sortit, aussitôt encadré par des agents de protection rapprochée. Abandonnant le colonel, le Préfet alla accueillir le représentant du gouvernement. Opportuniste, Kendall lia la conversation avec un reporter de France Inter qu'il avait souvent croisé.
" Drôle de ramdam pour un incendie, Jeff !
- Ce n'est pas n'importe quel incendie, Douglas. C'est dans l'appartement du juge Tissier, Monsieur "Affaires" que le feu a pris naissance sans raisons apparentes.
- Enfin, un incendie c'est assez banal. Un mégot mal éteint, une fuite de gaz que sais-je encore, on peut tout expliquer. Mais de là à faire déplacer un Ministre en personne.
- D'après nos sources, primo le juge ne fumait pas, secundo l'appartement était équipé à l'électricité. Donc, il y a suspicion légitime. On avance l'hypothèse d'une bombe incendiaire.
- Et le juge ?
- Il en reste bien peu de chose, mon vieux. Un tas de charbon. "

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Le Diable de Çildir : Extrait N° 9

cildir


Ébloui par le soleil, le capitaine Erol Mourad plissa les yeux, ce qui accentua la dureté de son regard. De la sueur perlait sur ses sourcils broussailleux. Il frotta l’une contre l’autre ses lèvres gercées pour les humecter de salive.

Mais sa bouche était aussi sèche que du carton. Il dévissa le bouchon de son bidon et s’aspergea le visage. Un visage buriné taillé en lame de couteau, barré par une moustache à crocs. L’eau tiède dégoulina sur son kaftan gris, serré à la taille par une large ceinture multicolore. Recru de fatigue, le capitaine pencha le buste en avant afin de décontracter son dos. Contre toute attente, il n’avait pas repéré la moindre avant-garde du général Karabekir qui, selon des rumeurs, regroupait ses forces au sud de Kars.

Il avait croisé une des caravanes de chameaux que conduisaient les Kurdes vers le plateau du Goeleh. Né à Igdir, le premier village russe après la frontière turque, il était Kurde Kizil-Bache du côté paternel, Grec et Arménien par sa mère. Ça faisait un mélange détonant dans ses veines, qu’il fallait assumer. Car au lieu de se sentir vraiment quelqu’un, il avait l’impression de n’être personne, surtout dans le regard des autres. Ni Kurde ni Grec ni Arménien, il lui avait fallu vivre dans un rejet permanent de ses « frères » de sang. Dans sa tribu, il était considéré comme un bâtard. Enfant, il avait eu du mal à l’accepter. Ça lui avait endurci le cœur et le caractère.

Un moucheron se posa sur sa joue mal rasée. Il chassa l’insecte du revers de la main, puis jeta un regard en arrière. Il emmenait à sa suite une escouade, des cavaliers kurdes pour la plupart, originaires du Dersim. Il connaissait leur endurance ; il avait éprouvé leur courage au feu. Pourtant à leur société, il préférait la compagnie des chevaux. Il flatta la crinière de son akhal-téké noir, un cheval majestueux que beaucoup lui enviaient. Debout sur les étriers, il se demanda s’il devait pousser plus au nord, en longeant la voie ferrée jusqu’à Norachen et, de là, jusqu’à Nakhitchevan. Depuis le début de la guerre, de violents accrochages opposaient musulmans et chrétiens de part et d’autre de la frontière. Aux exactions des uns répondaient les représailles des autres. Et rien ne semblait indiquer que cette spirale de meurtrière s’arrêterait, chacun s’accusant mutuellement de provocation. Le plateau de basalte brique et ocre offrait un aspect chaotique. Des cratères témoignaient de la violence des éruptions volcaniques. L’Ararat à lui seul avait dévasté des régions entières, détruisant villes et villages sous un déluge de cendre et de feu. Les habitants des alentours craignaient tellement ses colères que le moindre tremblement de terre créait immanquablement un sentiment de panique.

Le capitaine se le rappelait encore. Comme il se rappelait ces histoires que racontaient les anciens, le ciel de nuit en plein midi, la terre qui ouvrait ses entrailles pour engloutir les hommes, les corps en fusion qui trouaient le voile de poussière volcanique, les langues de laves qui ravageaient tout sur leur passage. Ce n’étaient que des histoires mais elles avaient terrifié bien des imaginations. Le capitaine s’engagea sur la route qui serpentait entre les cratères et les aiguilles rocheuses, certaines semblaient aussi acérées que des lames.

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10 octobre 2007

Le Diable de Çildir

Le Diable de Çildir :

cildir

Roman
N° SGDL 2006.11.0265

1920, la Grande Guerre a détruit des familles entières, et laissé derrière elle ruines et désolation. Elle a aussi eu ses héros anonymes, ses héros de hasard.

Réfugié à la tête de son armée de mercenaires dans sa forteresse, au sud du Caucase, à la frontière irano-arménienne, le prince-général de Lambron est l’un de ces héros-là.

Qu’est ce donc que l’héroïsme sinon que d’avoir bravé la mort ? Chaque homme a ses secrets. Chaque homme a ses blessures. À quoi bon être devenu une légende quand au bout du compte on reste seul avec ses remords ?

Car Tigrane de Lambron n’aura pu sauver, pendant l’un des épisodes du génocide de 1915, sa femme et ses deux fils : l’un est mort avec sa mère et l’autre a disparu. Ce dernier serait pourtant vivant. C’est du moins ce qu’il voudrait croire. Mais ses recherches sont  demeurées jusqu’alors vaines. Et il serait prêt à les abandonner.

Ce serait sans compter sur la conviction de ses proches. Ce serait également sans compter sur le destin.

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