L'arbre qui cache la forêt

Franklin ecole

Depuis l’affaire Weinstein, la parole des victimes est déliée. Comment ont-elles pu vivre autant d’années en gardant en elle cette blessure ? Ne les écoutait-on pas ? Ou avaient-elles tellement honte qu’elles préféraient taire cette meurtrissure ?

En tant que personnages publics, animateurs, acteurs, journalistes bénéficient d’une audience que n’ont pas les employés, les salariés ou les fonctionnaires. Grâce à leur accès aux médias les premiers ont la possibilité de partager leurs émotions, leurs expériences ou leurs souffrances. On ne devient pas célèbre du jour au lendemain sans raison. Il y a certes un facteur chance, venant soit de rencontres opportunes, soit de sa naissance. Mais on retrouve également de la résilience dans la vie de certaines de nos vedettes médiatisées.

Enfance difficile, inceste, viol, divorce des parents ou perte de ceux-ci, harcèlement scolaire, exil, guerre sont parmi les épreuves ou les blessures subies par beaucoup de personnes. Il y a celles qui arrivent à se reconstruire malgré elles ; et d’autres qui resteront marquées à jamais et incapables de surmonter l’indicible.

#balancetonporc... Vulgairement porcin

Maintenant, il faut aussi considérer que la victimisation n’est pas à sens unique. Les « Hashtags » orientés porcinement ne font que focaliser le débat sur un type de harcèlement, le harcèlement sexuel subi par une femme, victime d’un prédateur masculin. D’abord, cela cantonne les femmes dans un communautarisme de seules victimes, et les hommes de présumés prédateurs. Opposer deux camps ne répond pas à la question et ne révèle pas la réalité du harcèlement.

Le harcèlement n’est pas que sexuel. Il est aussi et plus souvent physique ou moral. La pression exercée par un supérieur hiérarchique, homme ou femme d’ailleurs, peut devenir à terme du harcèlement sur ses collaborateurs.

Le harcèlement est aussi scolaire. Des élèves brillants mais sensibles, garçons ou filles, ont subi de leurs camarades, filles ou garçons, un harcèlement moral, physique, mâtiné de racket et d’humiliation. Des filles ont ainsi humilié d’autres filles, plus fragiles qu’elles.

Notre système est en cause. Nous avons abandonné l’éducation des enfants par les parents, en nous référant au tout permissif. Ne pas mettre de limites et savoir dire « non » ne sont pas des erreurs d’éducation mais des nécessités pour permettre de cadrer l’enfant. L’éducation parentale a été transmise à l’école, mais il ne fallait pas passer le témoin du parent au professeur. L’école instruit, elle n’éduque pas. Le terme d’éducation nationale est particulièrement mal choisi ; celui d’instruction publique était plus proche de la vérité.

Avec la permissivité, on a abandonné le respect. Ce respect dû aux parents a disparu. Rappelons-nous, en 2003, ces 57 personnes âgées décédées après une canicule, qu’un président de la république a dû honorer de sa présence car aucune famille n’était là pour leur inhumation. Que dire de la campagne de publicité de La Poste « Veiller sur mes parents » où le Préposé est devenu le lien entre les personnes âgées et leurs familles. Encore un communautarisme en cantonnant nos « vieux » comme des exclus. Où est passé le respect de l’enseignant par leurs élèves, d’une part, comme par les parents d’élèves, d’autre part ? Hier, on ne discutait pas la décision d’un professeur ; aujourd’hui, on n’hésitera pas à l’agresser, si cette décision ne plait pas à la famille d’un élève.

Notre administration est en cause. Les rectorats restent sourds à des demandes de dérogations justifiées, lorsque nos politiques en mal de populisme décrètent de la mixité sociale en modifiant les collèges de secteur. J’en veux personnellement au rectorat du Val-de-Marne d’avoir refusé la demande concernant ma fille. Envoyée dans un collège de cité,  privée de ses camarades de classe au mépris de la parole de son professeur de CM2 nous ayant assuré du contraire, elle est aujourd’hui incapable de poursuivre sa scolarité à cause du harcèlement et du racket subi en 6ème par des filles de sa classe.

L’administration du collège, par sa lâcheté, n’a rien fait malgré nos signalements. Elle nous a renvoyé vers la police. Pensez-vous qu’il aurait été opportun d’entrainer des adolescentes dans le circuit judicaire ? Pourquoi n’a-t-on pas proposé une médiation ?

Et que dire de ces enfants victimes, cachant leur souffrance pour épargner leurs parents tout autant que par la honte, se sentant coupables de voler de l’argent pour satisfaire la jalousie et la méchanceté gratuites de camarades. On s’attaque toujours aux personnes différentes, trop brillantes, trop timides ou réservées, malades ou handicapées.

Aujourd’hui, je souffre en tant que père de voir ma fille abandonner un système scolaire dans lequel elle était bien intégrée parce qu’une cassure dans son parcours ne lui donne plus l’envie de fréquenter le lycée, parce que le regard des autres ne suscite en elle que l’appréhension, parce qu’elle n’a plus confiance.

Parler du harcèlement, oui ! Mais arrêtons de focaliser. Reprenons notre société en main. L’école n’a plus cette vertu éducative. Nous bourrons le crâne de nos enfants de connaissances. Nous ne leur apprenons pas à être, mais à savoir. Nous les préparons à devenir de parfaits petits soldats du système, en privilégiant la compétition tout autant que le nivellement, sans mettre l’accent sur l’effort et le partage. Nous séparons la main de l’esprit, en misant plus sur la raison et la réflexion que sur la création, l’imagination et le travail manuel. Nous pensons réussite, argent et notoriété, alors qu’il faudrait imaginer un monde solidaire, responsable et bienveillant.