Arkantz

Romancier et éditorialiste, Carl Eric Arkantz collabore régulièrement à la rédaction de magazines sur Internet, et est régulièrement publié dans la presse francophone.

31 mars 2009

Le Diable de Çildir - Chapitre III - Pages 22 - 23

Elle aurait été prête à n’importe quoi pour changer le cours de son destin, quand bien même la décision ne lui appartenait pas. Tout plutôt que cette vie-là, à l’avenir incertain. Puisque, dans le monde où elle vivait, une femme n’avait pas droit au chapitre, cela aurait été considéré comme une offense à Allah. Dieu ou Allah, Alexia s’en fichait. On ne lui demandait pas de croire mais d’obéir. Ce qui ne l’empêchait pas d’en faire parfois à sa tête. Mais elle le faisait en cachette tant pour éviter les sermons que les punitions. Une fois lui avait suffit. Et, elle avait appris à maîtriser ses tentations, si l’on peut vraiment les maîtriser, surtout lorsqu’il s’agit de tentations charnelles. De sa première expérience, elle gardait un souvenir douloureux plus qu’ému dans son intimité. Cela avait suffit à réfréner ses pulsions, du moins tant qu’elle vivrait dans ce monde-là, dans cette bourgade de Kharpout, auprès de son tuteur. C’est pour cela qu’en les quittant, elle rêvait d’une autre vie. D’une liberté. La liberté ! Était-ce dans le mariage qu’elle envisageait la trouver ? Toujours est-il qu’elle y avait mis ses espérances. Car Abdul Majid Mirza, l’homme auquel on l’avait destinée n’était-il pas, d’après ce qu’on lui avait dit, un grand seigneur iranien, un prince de sang royal ? Il aurait fait d’elle une princesse. Ça l’aurait changée de sa vie de province. C’est ce qu’elle croyait. Elle n’avait rencontré que Jâssim, son eunuque qui avait était séduit par sa beauté ; une beauté que son tuteur avait âprement négociée, d’après ce qu’Alexia avait pu entendre, puisqu’elle avait été écartée des discussions. Mais elle en avait l’habitude. Elle se retint de rire lorsqu’il parla de sa virginité. Il y avait longtemps qu’elle l’avait offerte à un autre. Mais Emin Bey l’ignorait ou feignait de l’ignorer pour obtenir le meilleur prix de cette transaction. Que risquait-il à mentir ? Qui viendrait se plaindre ? Il pourrait toujours arguer de sa bonne foi.

Bonne foi ou pas, Alexia ne savait ni où elle était, ni dans quel état elle était. Secrètement, elle espérait être à Tabriz, dans le palais de ce prince qui lui offrait le mariage. Elle l’espérait, mais, à défaut d’en avoir le cœur net, son intuition lui soufflait le contraire. Tout se mélangeait dans sa tête. Mieux valait qu’elle ne se réveille pas pour éviter d’affronter une réalité qu’elle ne voulait pas admettre. La réalité est parfois plus terrible que le plus horrible des cauchemars, si tant est que cette réalité-là anéantisse tous ses espoirs. À commencer par l’espoir d’une autre vie ! Entre colère et abattement, Alexia ne put contenir ses larmes, tout en serrant les dents. Elle pleurait tout autant sur elle-même que sur ses espoirs déçus. Pleurer, c’est tout ce qui lui restait, bien qu’elle considéra cela comme un aveu de faiblesse. Et elle détestait se montrer faible, parce qu’il lui avait toujours fallu faire front. Elle sécha ses larmes sur le drap.


Une curiosité plus forte que ses désillusions la poussait à regarder son destin en face, et sans s’en apercevoir, elle venait d’ouvrir les yeux. Elle regarda autour d’elle. La pièce semblait assez austère. Et les commodités étaient réduites à leur plus simple expression. Elle était allongée sur un lit métallique, d’après ce qu’elle pouvait en juger, ne serait-ce que par les grincements sinistres que provoquait le moindre de ses mouvements ; le sommier, particulièrement dur, était pourvu, en guise de matelas, d’une paillasse inconfortable recouverte d’un drap sous lequel elle était pratiquement nue. Du plus loin qu’il lui rappelait, elle s’était endormie toute habillée au caravansérail, ne s’étant débarrassée que de son manteau. Qu’étaient donc devenus ses effets ? Qui l’avait déshabillée ? Et pourquoi ? S’était-on juste contenté de lui ôter ses vêtements ? Plus que d’avoir été exposée nue à des regards étrangers, imaginer qu’elle eut pu subir des sévices l’écœura. Il n’en fallait pas moins pour qu’elle se sente soudainement souillée, salie, violée. Elle ne pouvait se départir d’une angoisse indicible qui vrillait dans son ventre. Instinctivement, elle se pelotonna dans la couverture comme pour se protéger, fut-ce une protection illusoire. Seule la perspective d’être auprès de son futur époux pouvait la rassurer. C’était pourtant une perspective tout aussi illusoire que la couverture qu’elle utilisait comme une armure. Elle voulut pourtant s’y raccrocher. À défaut, elle espéra que l’homme auquel elle avait été promise s’inquiéterait de sa disparition. Ne remuerait-il pas ciel et terre pour la retrouver ? Alexia se laissa emporter par ses rêves. Mais la triste réalité venant frapper à la porte l’arracha à ses songes. Elle avait le visage ingrat de ce qu’elle supposa être une infirmière d’après sa blouse blanche. Était-elle dans un hôpital ? Pourtant, elle ne semblait ni blessée ni contusionnée, du moins en apparence.

« Je venais voir à tout hasard, dit l’infirmière. Je vois que vous êtes réveillée. Je vais vous apporter de quoi vous changer. »

Alexia n’eut pas le temps de s’exprimer, l’autre s’était éclipsée. Et si ces quelques mots en turc avaient provisoirement calmé son inquiétude, elle eut juste le temps d’apercevoir que sa porte était gardée par un soldat en faction. Craignait-on qu’elle ne s’échappe. Une telle prévenance, si cela en était une, ne la tranquillisa pas. Elle regretta la cage dorée qu’on lui avait destinée. Elle maudit la fatalité. Car, elle avait maintenant la certitude qu’elle avait été enlevée. L’esprit encore troublé, elle passa une main dans son abondante chevelure défaite aux reflets auburn. Elle caressa doucement ses seins à la peau laiteuse. Son corps ne portait aucune trace de mauvais traitements, si ce n’est des bleus aux poignets et aux chevilles. Elle s’enveloppa dans le drap. L’infirmière revint. Elle posa des vêtements sur le bord du lit.



28 mars 2009

Le Diable de Çildir - Chapitre III - Pages 20-21

COMME elle avait l’impression d’étouffer, Alexia chercha désespérément un peu d’air. Instinctivement, elle voulut remonter à la surface pour sortir la tête de l’eau. Son corps trempé lui semblait lourd, inerte, inutile. Elle eut envie de crier pour appeler à l’aide. Mais elle n’avait pas l’énergie nécessaire pour le faire, et sa bouche resta muette. Si personne ne pouvait l’entendre, nulle main secourable ne se tendrait vers elle pour la sauver de la noyade. « Je vais mourir, pensa-t-elle, en réprimant un sentiment de révolte qui la poussait à vouloir survivre. Je vais mourir. Aidez-moi ! Aidez-moi ! Aidez-moi ! »

Sa main droite empoigna fermement le drap. Un drap ! Que venait faire ce drap dans l’eau ? Et l’eau, quelle eau ? Et si cette eau n’était qu’un rêve. À moins que ce ne fut ce drap. Le drap ou l’eau, lequel appartenait au rêve, lequel faisait partie de la réalité. Il n’y avait qu’une façon de s’en assurer : se réveiller. Se réveiller, s’il n’était pas trop tard. « Mais, je vais mourir noyée, se dit-elle dans cet état de semi-conscience. Je vais mourir, si je me réveille. »

Paralysée par ses émotions, elle frissonna. Était-ce parce qu’elle avait peur ? Ou était-ce de froid ? Ce devait être à cause du froid, car la mort ne semblait pas lui faire peur.

« Quelle heure pouvait-il être ? » Les idées encore confuses, elle ne se préoccupa de rien d’autre. Juste de l’heure. Pense-t-on à l’heure lorsqu’on va mourir ? Elle en oublia qu’elle avait froid, et que parce qu’elle avait froid, elle émergeait de sa douce léthargie avec une sensation étrange. Elle ouvrit, néanmoins, les paupières, lentement, très lentement, car plus que de les ouvrir, elle essaya de les soulever péniblement. Mais ses paupières refusaient de lui obéir. Il arrivait parfois que des sécrétions lacrymales graisseuses lui collent les cils. « Tes yeux sont maudits, tu devrais les cacher », lui avait lancé, un jour, une fille avec de la méchanceté dans la voix. Sans doute, était-elle un peu jalouse. Toutes les filles sont un peu jalouses les unes des autres. Alexia l’avait envoyée paître. Elle n’était pas de nature à s’en laisser compter. D’ailleurs, que pouvaient-ils avoir de maudits ses yeux ? N’était-ce pas plutôt leur couleur turquoise qui fascinait tout autant qu’elle intriguait. Il est vrai que là où elle avait vécu, nul n’en avait jamais vu de tels. Et Alexia s’était toujours demandée de qui elle avait bien pu en hériter. Maudits ou pas, on lui répétait souvent de protéger ses yeux et, régulièrement, on les nettoyait avec un coton imbibé de thé tiède.

Plus les sensations lui revenaient, plus Alexia se rendait compte qu’elle avait la tête lourde, un goût d’amidon dans la gorge et le corps engourdi. Elle tenta de nouveau de soulever ses paupières.


Au travers de ses cils, elle entrevit un halo de lumière encore flou qui pénétrait par une fenêtre qui lui parut étrangement étroite. Plus qu’une fenêtre, on aurait dit une fente dans un mur. En ressassant ses souvenirs, elle ne se remémora aucune fenêtre de ce genre dans le caravansérail, juste d’un trou percé au plafond qui donnait sur le ciel et les étoiles. Le caravansérail ! Des images embrouillées se bousculaient dans sa mémoire éclatée ; le caravansérail au décor sinistre où son escorte avait décidé de faire halte ; ce semblant de chambre qui empestait le moisi et le galetas sur lequel elle s’était laissée tomber de fatigue. Jusqu’à ce cri, qui crevant le silence de la nuit, l’arracha de son sommeil, sans pour autant lui permettre de se réveiller tout à fait. Elle n’en avait pas la force tant elle était exténuée.

Du reste, elle ne pouvait jurer qu’elle n’avait pas rêvé tout ce qu’elle avait perçu à partir de ce simple cri ; ces silhouettes diffuses penchées sur elle, le visage déformé par l’effroi de la suivante qu’on avait mise à son service ; la chute d’un corps qui s’abat sur le sol. Était-ce d’ailleurs un corps ? Ce pouvait être n’importe quoi. La réalité se mêlait au cauchemar. Pourquoi pensa-t-elle que ce pouvait être un cauchemar ? Encore un cauchemar ! D’autant qu’elle ne se souvenait de rien d’autre, si ce n’est ce grand trou noir. Un grand trou noir, et cette lumière insolente qui l’incitait à s’éveiller !

« Si j’étais dans le caravansérail, la lumière viendrait d’en haut », se convainquit-elle. Instinctivement, elle dodelina de la tête sur l’oreiller comme si elle voulait refuser l’évidence d’avoir été emmenée ailleurs. Ailleurs, mais où ? Car, il fallait se faire une raison, et cet oreiller qu’elle venait de sentir sous son crâne douloureux lui confirma qu’elle n’était plus sur ce galetas, dans ce caravansérail perdu. Si cela n’avait tenu qu’à elle, elle ne s’y serait jamais arrêtée. Elle aurait préféré dormir en ville, chez n’importe qui, mais pas dans cette ruine au milieu de nulle part. Le chef de son escorte en avait jugé autrement. Croyait-il que sa « protégée » y serait plus à l’abri que dans Khoï-même ?

« Il devait connaître son affaire », s’était dit Alexia. Au demeurant, elle n’était pas en position d’exiger quoi que ce soit. Et dire qu’elle avait quitté Kharpout la tête remplie d’illusions pour se marier avec un homme qui ne la connaissait pas et qu’elle n’avait d’ailleurs jamais vu. Était-ce pour autant important, si cela pouvait l’aider à quitter sa condition médiocre auprès de son tuteur Emin Bey, négociant de tabac ; un homme dont elle ne savait si elle devait le considérer comme un père ou un patron. N’avait-il pas hésité à la vendre ? Ne l’avait-il pas achetée quelques années plus tôt ? Qu’était-elle donc sinon une marchandise qu’on s’offre par caprice et dont on se sépare par nécessité ?

26 mars 2009

Le Diable de Çildir - Chapitre II - Pages 16-19

Il ouvrit la porte de sa bibliothèque emplie de volumes divers. Puis il prit un vieil atlas aux pages jaunies et le posa sur son large bureau en merisier, rehaussé d’ivoire. Il se rassit dans son fauteuil. Une lumière grise, filtrée par le carreau dépoli, jeta un éclat sinistre sur l’acier froid de deux sabres accrochés en croix sur le mur ocre. Le prince ouvrit l’atlas, l’acte de baptême était là entre la page de garde et le sommaire. Il passa sa main sur le parchemin. Pour lui ce n’était pas un simple morceau de papier, mais un être vivant qu’il caressait du bout des doigts. Et bientôt, il mettrait fin à des années d’attente. Il refermait l’atlas, lorsqu’on frappa à la porte qui lui faisait face.

« Oui ! » fit-il d’un ton calme. Le visage de son ordonnance parut dans l’embrasure.

« Un vieil homme vient de déposer cette lettre pour vous. Il souhaiterait vous parler, mon général.

- Je ne reçois personne, dit-il en prenant la lettre. Voyez avec le capitaine Zouvarov. Non, attendez un instant. »


Le prince examina l’enveloppe avant de la décacheter. On y avait inscrit avec une belle calligraphie : « À l’attention de Tigrane de Lambron » ; sans la mention de ses titres de « prince » ou de « général », ni l’adresse. Ou l’auteur de ses lignes les ignorait ou les avait-il omis à dessein comme s’il s’était agi d’un familier. La lettre était rédigée en anglais avec la même écriture sur un papier filigrané de luxe. D’ailleurs, le prince parcourut le texte en diagonale ; son regard fut attiré par la signature : «Mary Ann» avec un « L » très stylisé après le prénom. C’était ainsi que signait sa mère.

Le prince releva les yeux. L’ordonnance était resté sur le pas de la porte.
« Faites venir cet homme. »

Le militaire s’éclipsa. Avant son retour, Tigrane rangea l’atlas dans la bibliothèque, puis rajusta la veste de son uniforme. On frappa de nouveau.

« Entrez », dit le prince.

L’ordonnance poussa le battant, laissant passer un vieillard en houppelande bistre. Il avait ôté sa toque et l’avait fourrée dans sa poche. Ses cheveux gris étaient en désordre. Le prince le considéra furtivement. Puis il l’invita à s’asseoir. Le vieil homme s’installa sans hâte.

« Bonjour général, je pense que vous ne vous souvenez pas de moi… Je suis le père Rouben. Enfin j’étais père. » Il joignit ses mains sur son ventre. « J’occupais la chaire de l’église Sainte-Marie de Tabriz. Et j’ai eu l’honneur d’y marier vos parents.

- Oui… je me souviens d’un prêtre qui venait à la maison… Il y a si longtemps. Mais vous n’êtes pas venu jusqu’ici pour m’apporter une simple lettre. »

Le vieillard se racla la gorge.

« Vous l’avez lue ?

- Rapidement, je l’avoue. Je voulais d’abord m’entretenir avec vous. Vous avez donc rencontré ma mère ? Comment va-t-elle ?

- On peut dire qu’elle se porte bien pour une femme de son âge. Nous avons beaucoup discuté à votre sujet. Elle s’inquiétait de votre silence.

- Je lui ai pourtant écrit, rétorqua le prince comme pour se justifier.

- Certes, mais depuis combien de temps ne l’avez-vous pas revue ? »

Le prince se carra dans son siège, puis il se pinça l’arête du nez, en inspirant. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas de nouvelles des siens, hormis quelques lettres qu’il avait reçues alors qu’il était au front. Mais depuis l’armistice, ses parents ne lui avaient pas donné signe de vie. Leur dernier courrier parlait d’un voyage en Europe. Tigrane ne savait rien de plus. Même s’il n’entretenait pas d’excellentes relations avec ses parents, notamment avec son père, la question du prêtre l’embarrassa. Et plus encore, il se demanda pourquoi on lui avait envoyé comme messager cet ancien religieux. Alors, il se contenta de monter les yeux au ciel.

« Je vois, dit le vieillard. L’éternité est le Royaume de Dieu. Je pense qu’il serait temps de renouer les liens, ne croyez-vous pas. Et il ajouta comme une sentence : Avant qu’il ne soit trop tard…

- Que voulez-vous dire?

- Je veux vous faire comprendre que nous n’avons qu’une seule vie. Celle que Dieu nous a donnée. Il ne m’appartient pas de vous rappeler vos obligations de fils… »

Malgré le respect dû à son âge, le prince eut envie de répondre à son visiteur de s’abstenir de lui faire la morale. Toutefois, il se retint. Le père Rouben en profita pour enfoncer le coin :

« C’est un problème entre vous et votre conscience. D’ailleurs, là n’est pas l’objet de ma démarche. Je me devais d’honorer une promesse. Celle que j’ai faite à votre père.

- Quel genre de promesse ? »
Le ton était un peu plus agressif. Mais le vieil homme n’en prit pas ombrage.

« Celle que l’on doit à un mourant.

- Mourant…?

- La mort est notre lot à tous. Mais elle paraît bien plus douce, entouré de l’affection des siens, à commencer par celle de son fils.

- Mourant, dites-vous !

- Hélas, oui. Votre père mène son ultime combat contre un mal effroyable et invisible qui le ronge de l’intérieur. Le cancer ! Vous auriez peine à le reconnaître tant il est faible, amaigri, désarmé. Pourtant, ni lui ni votre mère surtout n’ont voulu abdiquer. Ils sont allés jusqu’en Europe consulter des spécialistes. En vain ! »

Le prince serra les mâchoires comme s’il cherchait à contenir ses émotions. Il est parfois difficile de se préparer à l’idée de voir partir ses proches. Tigrane en avait déjà fait la douloureuse expérience, en perdant deux êtres chers. La mort avait emporté son épouse et son dernier-né, bien trop tôt. La vie peut paraître irréelle. Parce qu’elle est inévitable, la mort semble toujours injuste. Maintenant, elle venait chercher son père, ce père qu’il n’avait pas su apprécier comme il fallait. Car ils n’avaient pas pu se comprendre ni se parler. Il y avait tant de retenue entre eux. Et désormais, il était trop tard pour y remédier.

« Vous savez, il peut très bien mourir demain ou dans six mois… Dieu seul le sait, rajouta le vieillard. Il est actuellement sur les bords du lac Sevan, dans une villa que votre mère a achetée à son retour d’Europe.»

Il sortit une enveloppe froissée de sa poche et la mit sur le bureau.

« L’adresse est à l’intérieur… au cas où…»

Le prince n’esquissa pas le moindre geste. Alors que le vieillard quittait sa chaise, il le pria de se rasseoir.

« En tant que prêtre, enfin qu’ancien prêtre, puis-je vous poser une question ? »

Le père Rouben fit « oui » de la tête.

« Pourquoi mon père vous a choisi… Vous étiez son confesseur ?

- Non, un ami, juste un ami… Si je peux me permettre, un simple conseil… Ne perdez pas trop de temps… On vit très mal avec des regrets…

- Je sais… Permettez-moi de vous offrir l’hospitalité… Je vais donner des ordres… Vous pourrez repartir demain avec une escorte…»

Sur ce, le prince appela son ordonnance et lui transmit ses instructions. Puis il salua le père Rouben. Les propos du vieillard avaient soulevé en lui torrent de sentiments diffus. Il prit sa tête entre ses mains. Du coin de l’œil, il regarda l’enveloppe. Il dégrafa son col. La sonnerie du téléphone posé sur son bureau retentit. Il décrocha rapidement le récepteur :

« Capitaine Zouvarov, mon général… Les hommes sont de retour pour le rapport », déclara la voix au bout du fil.

Rasséréné, le prince raccrocha. Un sourire fugace erra sur ses lèvres. Il pouvait enfin mettre un visage sur ce nom qui le hantait depuis deux ans : Alexia.

23 mars 2009

Le Diable de Çildir - Chapitre II - Pages 12-16

Tigrane de Lambron jeta un regard rapide par l’unique fenêtre de son bureau. Il avait une vue imprenable sur la vallée et l’entrée de la forteresse. Accessible par une porte latérale à deux battants et desservi par quatre escaliers à vis, le donjon était partagé en deux par un mur de refend, permettant une ultime résistance en cas d’intrusion ennemie. Les services d’intendance et de communications ainsi qu’une aumônerie y étaient installés. Les officiers y avaient également leurs quartiers. Du haut de cette tour, accolée au corps de logis, le prince pouvait surveiller les va-et-vient dans la cour. Cela lui permettait aussi de mesurer le travail accompli pour rendre à cette construction séculaire sa destination première. Car à l’origine, il n’y avait presque rien, hors les murs et les bâtiments principaux. Il avait donc fallu tout rénover. S’improvisant architecte et maître d’œuvre, le prince mit ses hommes à contribution. D’ailleurs, il ne fut pas aisé de trouver parmi eux de bons charpentiers ou maçons capables du meilleur ouvrage. Mais le prince n’avait pu faire autrement. Les volontaires durent utiliser les matériaux qu’ils avaient à disposition. Complétant le corps de logis vieux de plusieurs siècles, des baraquements en dur, en pierre et torchis principalement, permettaient aujourd’hui de loger la garnison. Un corps d’atelier réhabilité, sommairement blanchi à la chaux, faisait office d’infirmerie. On avait dû rebâtir des écuries sur le flanc est pour abriter les huit cents chevaux. Et des hangars aux anciennes réserves jusque dans les souterrains, on avait réquisitionné le moindre espace pour entreposer armes, munitions, vivres et marchandises. Mais le chantier était loin d’être terminé. Car le prince avait entrepris de construire une étable, qui au fil du temps prenait des allures de corps de ferme.

S’il était né «russe» du côté paternel, Tigrane de Lambron avait vu le jour à Tabriz, en Iran. Son père, Alexander, un aristocrate russo-arménien, y avait été nommé vice-consul de Russie bien avant sa naissance. Prémonition ou pas, il décida de prendre sa retraite en 1896, l’année où Nicolas II devint le nouveau Tsar. Mais, il ne put se résoudre à quitter Tabriz. Témoin de la guerre civile de 1909 qui opposa le Shah aux révolutionnaires azerbaïdjanais et de l’intervention russe qui s’ensuivit, il se félicita de ne plus être en fonction.

Fraîchement débarquée de Grande-Bretagne, sa mère était une jeune roturière, ce qui ne signifiait pas pour autant qu’elle ne fut pas de bonne famille. Fille d’un ancien officier de l’armée des Indes, promu attaché militaire de l’ambassade britannique à Téhéran, elle accompagnait son père en Orient. Elle s’appelait Mary Ann Connolly. C’est en octobre 1877, lors d’une réception officielle, que ses parents se rencontrèrent. Le diplomate fut immédiatement conquis par cette envoûtante Irlandaise. De son côté, elle lui trouva beaucoup de classe. Un coup de foudre en quelque sorte, puisqu’il lui demanda de l’épouser. D’abord, elle trouva la proposition déplacée, non en raison de la différence d’âge – elle n’y avait pas attaché une grande importance – mais parce qu’elle ne s’était pas préparée à une pareille éventualité. Devant son entêtement, elle abdiqua. Ils se marièrent au printemps 1878, à l’église Sainte-Marie de Tabriz, dans la plus stricte intimité, ce qui en soi pouvait se comprendre. Veuf de sa première épouse, Alexander n’avait plus de famille, si ce n’est une sœur qu’il avait perdue de vue. Quant aux proches de Mary Ann, les uns prétextèrent l’éloignement, les autres inventèrent des excuses plus ou moins fallacieuses. Car beaucoup désapprouvaient cette union. Leur semblait-il contre-nature qu’un «Oriental» eut-il du sang russe, quadragénaire qui plus est, convole en justes noces avec une bonne catholique de vingt ans sa cadette ? Les mauvaises langues auraient ajouté qu’elle aurait pu être sa fille. Et même si cela était, ça ne regardait personne. Il est pourtant des blessures qui ne cicatrisent jamais.

Pendant son enfance, Tigrane aimait se réfugier dans son propre univers. Fils unique, il avait toujours été d’une nature solitaire, et on le considérait parfois trop en avance pour son âge, presque adulte avant l’heure. En aurait-il été autrement s’il avait eu des frères et sœurs ? Pour ses parents la question ne s’était pas posée. Un enfant semblait suffire à leur bonheur. Qui plus est un fils ! Peut-être était-ce mieux ainsi. Car Tigrane ne fut pas à proprement parler un enfant heureux ; il ne fut pas malheureux non plus. À cet âge-là, on ressent plus les choses qu’on ne les comprend. Auprès de ses parents, Tigrane ne décela pas les marques d’affection qu’il était en droit d’attendre de leur part ; à croire que sa naissance avait été vécue comme une épreuve supplémentaire. Certes Alexander n’était pas seulement un père discret, il réfrénait toute démonstration affective. Et Mary Ann semblait dépassée par une maternité à laquelle elle n’était pas prédisposée. À l’indifférence apparente de l’un répondait l’immaturité de l’autre, ce qui contribuait à alimenter le «qu’en-dira-t-on» et à empoisonner leur existence. Toujours est-il que Tigrane en souffrit plus que tout autre. Pourtant, ses parents s’étaient évertués à lui donner la meilleure éducation. Sa mère l’avait inscrit au King’s College de Londres, où il fut pensionnaire pendant quatre ans ; son père l’envoya chez les cadets à Saint-Pétersbourg. Puis, il étudia à la Sorbonne et décrocha une licence de lettres classiques. Il pratiqua l’escrime, l’équitation et le tennis. Mais cela ne suffisait pas à remplacer la tendresse. De Paris à Londres, parmi les Russes, les Irlandais ou les Arméniens, Tigrane se sentait partout étranger.

À l’aube de ses quarante ans, il n’avait pas pardonné à ses parents ce manque d’amour, quand bien même ils constituaient son unique famille, les affres de la guerre lui ayant pris sa femme et ses fils. Et ce cauchemar le hantait toujours.

Depuis deux ans, il entretenait une petite armée, offrant sa protection aux villages voisins contre de faibles subsides tant les paysans étaient pauvres. Il n’y avait pas de quoi nourrir ses hommes un trimestre durant. Alors, il avait dû se résoudre à embaucher quelques fermiers contre le gîte. Cela lui permettait d’exploiter quelques arpents de terre autour du château pour la culture maraîchère. Quelques têtes de bétail étaient destinées à la boucherie. La viande était mise en salaison pour l’automne et l’hiver. S’il lui arrivait à manquer de vivres, le prince détenait, depuis la bataille de Çildir, un arsenal conséquent d’armes et de munitions allemandes principalement, qu’il avait pu entretenir grâce à des raids successifs contre les troupes turques jusqu’en octobre 1918. Depuis lors, il gérait ce stock, car faute de mercenariat, il devait livrer sa propre guerre aux tribus kurdes du sud qui venaient faire leurs razzias dans la région ou aux Cosaques passés au service de la Perse. Pour cette raison sans doute, Staline lui avait envoyé un émissaire afin de connaître ses desseins.

Les Britanniques cherchèrent également à l’approcher. Pour autant, le « Diable de Çildir » se donnait le temps de la réflexion. Tout engagement précipité de sa part dans un camp ou dans l’autre risquait de rompre le fragile équilibre qu’il avait réussi à instaurer au sein de son unité, un agrégat cosmopolite où se mélangeaient des langues, des religions et des cultures différentes. Et Tigrane de Lambron n’y tenait guère, tant les tensions étaient perceptibles. Même si pour un observateur extérieur, son armée de plus de trois mille « volontaires » constituait pour les uns comme pour les autres une menace réelle ou un allié incontournable. Non sans raison d’ailleurs, ne serait-ce que par sa position stratégique. Bien à l’abri derrière ses remparts, la division de Lambron était considérée comme pratiquement inexpugnable. Déjà par le passé, une poignée d’hommes décidés, retranchés dans ces murs avait suffi à tenir tête à une armée d’invasion. Et eux n’étaient ni des soldats de métier, ni largement pourvus en armes et en munitions ; mais ils se battaient avec l’énergie du désespoir. Car aucune place, fut-elle forte, n’est imprenable. En soi, c’est une évidence ; une évidence que le prince-général ne perdait pas de vue.

« Si tu veux la paix, prépare la guerre. »
Fidèle à ce principe, le « Diable de Çildir » savait qu’il était préférable d’aller au devant d’un ennemi plutôt que de l’attendre l’arme au pied. Il n’en fallait pas moins pour maintenir la flamme combative du soldat, et qui plus est du « volontaire ».  Et le prince en avait plus appris sur les hommes durant toutes ces années de guerre que dans tous les livres qu’il avait compulsés. Ce qui ne l’empêchait pas de continuer à lire au demeurant, tant en français qu’en anglais, en russe ou en persan. Dans sa famille, on avait toujours vécu entouré de livres. Par la force des choses, Tigrane de Lambron en avait égaré beaucoup lors de ses pérégrinations, d’Adana à Saint-Pétersbourg, puis lors de la campagne caucasienne. Quand bien même certains encombraient encore ses étagères, il ne s’attachait plus aux ouvrages eux-mêmes en tant qu’objets, ne s’intéressant qu’à leur contenu, à leur substance ou à la sagesse qu’il pouvait en tirer.

22 mars 2009

Le Diable de Çildir - Chapitre II - Pages 11-12

LE père Rouben essuya son front du revers de la manche. Son visage dégoulinait de sueur. Et quelques mèches grisonnantes s’échappaient de sa toque de feutre beige. Comme il avait autant chaud que soif, il défit le col de sa houppelande bistre. Puis il décrocha de sa selle une gourde en peau de mouton et avala une gorgée d’eau. Il se serait bien gardé de cette équipée le long des gorges du Meghri, à des lieues de toute civilisation. Mais il avait fait une promesse à un mourant. Et cette parole-là était sacrée. Devant lui caracolait son guide, un jeune montagnard fièrement juché sur un âne au poil roussi. Moyennant une pièce en or, celui-là s’était porté volontaire pour l’accompagner. L’adolescent se retourna :

« Père, si vous êtes fatigué, nous pouvons faire une halte. »

Le père Rouben fit « non » de la tête car il avait hâte d’arriver. Bien qu’il ne fut plus prêtre, on continuait à l’appeler « père » par habitude, à moins que ce ne soit à cause de son grand âge. Pendant longtemps, il avait prêché avec une foi inébranlable l’Amour de Dieu, du Christ et de son prochain, en s’inspirant des Évangiles et des Saintes-Écritures. Mais la triste réalité de l’abandon de Dieu avait eu raison de ses ultimes convictions. Une nuée de corbeaux attira son attention. Jamais ces montagnes n’en avaient vus autant. N’était-ce pas un signe ? Il est vrai que depuis ces dernières années ces oiseaux-là avaient de quoi se repaître. Boucherie humaine oblige. Mais sur cette terre, la mort avait frappé indistinctement hommes, femmes et enfants, loin des champs de bataille. Officiellement, il n’était question de banals déplacements de populations pour des raisons de sécurité. Mais le père Rouben connaissait bien ces prétextes aussi officiels fussent-ils. Ce n’était qu’un aller simple vers l’enfer sans le moindre espoir de retour pour des milliers de villageois ignorant ce qui les attendait. Personne parmi eux n’avait osé mettre en doute la bonne foi des autorités. Il y avait là de l’aveuglement ou beaucoup de crédulité. Mais on avait décidé de leur sort en très haut lieu. La tyrannie ne fait le lit que de la tyrannie. Et l’horreur a toujours un visage. Tout le monde avait fermé les yeux. Le père Rouben avait gardé les siens grands ouverts. Maintenant, il se sentait en paix avec lui-même. Il éperonna son cheval. Au loin, les nuages qui s’amoncelaient sur les sommets encore enneigés annonçaient l’imminence d’un orage.

Il regarda en contrebas, le paysage de crêtes grisâtres et nues était d’une fantastique désolation. Comme cette route sinueuse d’ailleurs ! Passé Meghri, ils étaient bien loin les derniers villages bâtis autour d’une église, d’un monastère ou des ruines d’un château.
Comme étaient bien loin les champs de coton et les figuiers sauvages, les forêts d’ormes et de charmes dont les ramées verdissaient avec le printemps. À un contrefort de pierre succédait un autre contrefort. Un désert de rocailles, où seul le vent d’est venait s’engouffrer. Dans ces montagnes inhospitalières, se terraient depuis des lustres des bandes armées, des brigands ou des mercenaires. Les invasions successives y avaient poussé des populations entières à la recherche d’un refuge providentiel. Et ses routes avaient vu passer les Darius, Pompée ou Tamerlan avec leurs éléphants, leurs cohortes ou leurs hordes.

Le père Rouben leva les yeux. Comme taillée dans le roc, une forteresse du 10ème siècle commandait les gorges de l’affluent de l’Araxe. La sécheresse de l’air qui avait tué toute végétation avait conservé en parfait état les puissants remparts restaurés quelques décennies auparavant. Outre le massif donjon carré qui se dressait au centre de la construction, deux tours ouvertes à la gorge entouraient le portail que surplombait une bretèche. Et trois tours à éperon, surmontées de nids à mitrailleuse ceinturaient l’ensemble. Entre les merlons apparaissaient les bouches menaçantes de canons. Et d’effrayantes gargouilles saillaient sous les créneaux, prêtes à repousser les attaques d’un éventuel assaillant.

Les villageois des alentours avaient surnommé l’actuel occupant de ce château, le « Tigre d’Ardahan ». À la fin de la guerre, il s’était établi là, avec plusieurs centaines d’hommes. On disait de lui qu’il était un chef de bande se vendant au plus offrant. Mais pour ses ennemis, il resterait à tout jamais le « Diable de Çildir ». Et comme, il ne sortait que rarement, il contribuait à entretenir autour de lui un épais mystère.
« Nous sommes arrivés, Père Rouben… », dit le jeune guide.

Mais le vieil homme s’en doutait déjà. Une sentinelle se montra au créneau. Il portait un uniforme de l’ancienne armée impériale.

« Qui va là ? » questionna-t-il.

Sans se démonter, le vieil homme lui rétorqua :
« Je suis porteur d’un message pour votre chef. »

La sentinelle se retourna, un instant. Il devait prendre ses ordres. Du moins, c’est ce que pensa le père Rouben. Son guide lui demanda s’il pouvait prendre congé. Il ne devait pas avoir envie d’aller plus loin. Le père Rouben le remercia. Le jeune montagnard tourna les rênes. Du coin de l’œil, le vieil homme le regarda partir. Ce fut à ce moment qu’il entendit le portail s’ouvrir en grinçant.

19 mars 2009

Tous en Clèves !

En France, il suffit d'un mot pour que les médias, les intellectuels, puis la rue s'en emparent.

Le dernier en date peut paraître du réchauffé puisque, remontant des abîmes de 2006, il a été repris à l'occasion du Salon du Livre 2009. La pique venait de Nicolas Sarkozy. Et bien entendu, elle touchait à un "monument" de la littérature française : La Princesse de Clèves.

Le Président de la République a l'art de la formule. On est évidemment loin des phrases ampoulées d'une ancienne génération de politiciens, mais l'avantage est d'être "compris" par tout le monde.

Le mot compris doit être pris avec des pincettes, ce serait plus subtil avec des baguettes, selon qu'on se place dans une optique gastronomique hexagonale ou asiatique. Il faudrait plutôt utiliser le terme d'interpréter.

Encore que l'interprétation d'un propos peut prêter à rire, parfois jaune.

Le microcosme parisien est ainsi fait qu'il aime se démarquer par fantaisie intellectuelle des politiciens, que ceux-ci se prennent pour des intellectuels ou qu'ils s'en défendent.

Si Télérama, qui comme chacun sait est une parution hautement culturelle, m'avait interrogé sur mes livres préférés, j'aurai fait l'impasse sur le trio de tête, à savoir : La recherche du Temps perdu de Proust, Ulysse de Joyce et La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette. J'avoue en avoir lu aucun.  Question de goût ! Est-ce à dire qu'on est inculte dans ce cas ?

Certains l'interpréteront par l'affirmative, en arguant qu'il est de bon ton d'avoir ce type de lecture. Personnellement peu m'en chaut. La lecture est avant tout une émotion. On peut aimer l'Opéra sans être amoureux de Verdi ou la musique sans jurer uniquement par Mozart.

Essayer d'imposer des Fourches Caudines culturelles pour juger de l'intérêt d'une personne revient à faire de la dictature intellectuelle, ce qui au pays dit des Droits de l'Homme ne prête pas forcément à sourire, et encore moins à rire.

Cela est d'autant plus vrai qu'en France, 74 % des "Français" sondés sont, en ce 19 mars 2009, favorables à la Clèves, pardon à la grève.

Alors pourquoi pas tous en Clèves... Désolé, ça devient un tic ravageur.

À un prochain billet !

C.E. ARKANTZ

18 mars 2009

Le Diable de Çildir - Chapitre I - Page 8 - 10

Et il se méfiait autant des Turcs que des Bolcheviques. Il y aurait bien une autre guerre à mener ailleurs. Alors, il avait demandé à ses hommes de choisir de rester avec lui ou de partir. Une façon comme une autre de s’exonérer d’une part de responsabilité.

« Général, les hommes ont ravitaillé en eau… Nous pouvons repartir. »

Sans avoir à tourner les yeux, le prince reconnut la voix du lieutenant-colonel Minassian, son aide de camp.

Il remonta son ceinturon supportant l’étui en cuir brun d’un revolver Nagant.

« Faites sonner le rassemblement, lieutenant-colonel. Nous nous replions sur Alexandropol. »

Sur le moment, cette retraite lui semblait la meilleure solution pour sauver les restes de son armée. Trop d’hommes étaient tombés durant cette guerre finalement perdue. Depuis quatre ans, il n’avait cessé de s’adresser à Dieu, non pas pour lui mais pour tous ceux dont il s’estimait responsable. Mais ce Dieu-là devait vraiment être sourd à ses prières. Et le prince en avait assez d’enterrer des morts. Pouvait-il encore continuer à croire en Lui ? Alors, il avait préféré abandonner la terre de ses ancêtres à ses ennemis. Sans doute était-ce lâche de sa part. Il ne voyait pourtant pas d’autre issue. Même l’Éternel semblait avoir détourné ses regards de ce pays ; pas le Diable, hélas. Et ce jour-là, le prince avait rendez-vous avec lui. Alors qu’il montait en selle, une des sentinelles donna l’alerte.

« Ennemi en vue! »

Le prince fit volter son cheval. Il tira une paire de jumelles télémétriques de ses fontes, puis observa l’horizon.

Renforcée par des contingents hamidiés composés de Kurdes et de Turkmènes, une division de cavalerie venait du nord-ouest par le canyon du « Diable ». Deux divisions d’infanterie et une brigade du train la rejoignaient par l’ouest. Toute retraite était coupée à moins de traverser les lignes ennemies.

Tigrane de Lambron rengaina ses jumelles. Dieu avait choisi pour lui, à moins que ce ne fut le diable. Il ne lui restait qu’à combattre ou à périr. Il jeta un regard presque désabusé sur ses hommes. Ils avaient l’air épuisés, et pourtant le prince devait leur demander cet ultime effort. Le lieutenant-colonel vint aux nouvelles.

« Quels sont vos ordres, mon général? »

La réponse ne vint pas tout de suite. L’aide de camp observa le prince. Il avait le regard dans le vide, presque absent, comme s’il était déconnecté de la réalité. Dans l’éternité de cette fraction de seconde, aucune parole ne fut échangée entre les deux hommes.

Avant que le lieutenant-colonel ne prenne l’initiative de rompre le silence, la voix du prince résonna avec une pointe de fatalisme :

« Attaquer, lieutenant-colonel. Attaquer, avant que les divisions turques ne fassent leur jonction ! »

Durant toute la campagne du Caucase, le prince avait fait preuve d’une audace mesurée, cherchant à préserver tant qu’il le pouvait ses hommes plutôt que de les engager inconsidérément. Pourtant n’était-ce pas cela qu’il envisageait à cette heure, un engagement de trop. C’était mésestimer la réaction de la troupe. Pas la peur de mourir. Mais le sentiment d’inutilité d’un tel sacrifice. Du moins dans l’esprit du lieutenant-colonel. Car le regard du prince ne laissait pas de place au doute. Une farouche détermination s’y lisait. Intérieurement, il ne semblait pas craindre que ses hommes puissent céder à la peur d’affronter un ennemi en surnombre. Malgré la fatigue et la désillusion de la défaite, il espérait pouvoir encore compter sur leur ardeur au combat. Surtout celle de ses Cosaques. Au besoin, il saurait trouver les mots justes pour les galvaniser comme il l’avait déjà fait, en n’essayant pas d’occulter la vérité. Mentir n’était pas dans sa nature. Il n’était pourtant pas exclu que certains refusent de se battre.

« Nous n’avons pas d’autre solution que de combattre, précisa-t-il avec force. L’ennemi ne nous laissera pas nous échapper. Il nous massacrera jusqu’au dernier. »

De toute façon, les Turcs ne feraient pas de quartier. Le lieutenant-colonel Minassian s’était déjà fait une raison. Il se contenta d’opiner du chef comme pour donner raison au prince.

« Vous savez, mon général, je suis de Kars. Alors s’il faut mourir que ce soit ici, près de l’endroit où je suis né. »

Le prince de Lambron esquissa un sourire évanescent, plus compatissant que rassurant.

Le lieutenant-colonel avait traduit ses pensées. La présence de l‘armée turque dans cette région confirmait les assertions d’un observateur militaire britannique qu’ils avaient rencontré à Kars. Après avoir pris Erzeroum, les Turcs étaient montés au nord-est pour occuper Batoum sur la mer noire, avant de redescendre vers le sud pour enlever Kars. Ainsi, ils empêchaient un débarquement de forces alliées sur leurs arrières.

« Et qui vous dit que nous allons mourir, Minassian ? » questionna le prince.

Sciemment, il avait omis le grade. Même s’il le releva, le lieutenant-colonel n’en prit pas ombrage. Dans un sens, cela le rapprochait de cet aristocrate taciturne, du moins dans l’immédiat. Il lissa sa moustache. Le fatalisme qu’il avait cru détecter venait de céder la place à une sorte de délire.

« Avec trois divisions en face de nous, ce serait bien le diable si…

- Nous vainquions, lieutenant-colonel

- Sauf votre respect, mon général… Oui !

- J’aime votre franchise… »

Le propos de son officier était marqué du sceau du bon sens. À cinq contre un, la lutte semblait inégale. Tigrane de Lambron ne l’ignorait pas. Mais il devait tenter le tout pour le tout, en espérant que les Turcs n’aient pas encore repéré cette division russe isolée. Rapidement, il échafauda un plan dans sa tête. Il devait prendre l’ennemi à revers en concentrant une première action sur l’arrière-garde de l’infanterie. En essayant de lui porter secours, la cavalerie turque offrirait son flanc à son artillerie. Il lui ne resterait qu’à rompre le combat pour attirer l’ennemi dans ses lignes et l’encercler. S’il réussissait, il ferait une action d’éclat. En cas d’échec, il périrait et ses hommes avec lui.

« Mais nous devons oser l’impossible, lieutenant-colonel. Notre honneur n’est pas dans la fuite. Pensez à ceux de Kars, d’Erzeroum ou d’ailleurs… Nous allons livrer un combat à leur mémoire.

- On les a déjà oubliés, mon général. La vérité sera toujours du côté des vainqueurs… Et nous avons perdu cette guerre.

- Mais pas cette bataille, lieutenant-colonel. Enfin, pas encore. Que tous les hommes se mettent à couvert, prêts à intervenir. Dîtes au colonel Mikaelov de venir. Nous aurons besoin de ses canonniers. Et que tous les commandants me rejoignent ici séance tenante pour préparer le plan de bataille.

- À vos ordres, mon général… »

Alors que son aide de camp s’éloignait, le prince de Lambron ne savait pas encore ce que lui réservait son destin.

16 mars 2009

Le Diable de Çildir - Chapitre I - Page 5 - 7

Selon les anciens, le second berceau de l’Humanité se trouvait là, dans cette plaine. Plus au sud, se dressait le mont Ararat. Où que l’on se trouve, à plusieurs kilomètres à la ronde, on ne voyait que sa majestueuse silhouette blanche et mauve.

À en croire les Écritures, l’Arche de Noé se serait échouée sur son flanc. Et le prophète y aurait cultivé de la vigne dans sa vallée. Mais, il y avait bien longtemps. Car de cet Eden d’après le déluge il ne restait rien qu’une steppe épineuse jaune et grise où ne poussaient que des pierres. Comme si le diable y avait lui-même posé le pied. Il y avait également bâti sa demeure, Seytankalasi, le « Château du Diable », près de Çildir, à l’est d’Ardahan et au nord de Kars.

C’est ce que pensait le général Cosaque, en regardant les ruines médiévales de la lugubre forteresse. Car aucun être vivant n’aurait osé se terrer ici, pas même lui, dut-il y être contraint. D’ailleurs ni Cosaque ni vraiment Russe, Tigrane de Lambron était un prince sans terre qui traînait son titre comme on traîne un fardeau.

De ses lointaines origines mongoles, il avait les yeux noirs et légèrement bridés, un nez court et fort et un visage ovale avec des pommettes hautes. Il recoiffa sa papacha sur son chef surmonté d’une chevelure brune fraîchement coupée.

En cette fin d’avril 1918, l’hiver n’avait pas cédé un pouce au printemps. De toute façon, le printemps n’existait pas sous ces latitudes. Aux durs frimas de sept mois succédait une chaleur étouffante. Emmitouflé dans son manteau gris-vert, le prince-général souffla dans ses paumes pour les réchauffer. Il aurait pu tout aussi bien enfiler ses gants. Mais aussi souple qu’il fut le cuir entraverait le mouvement de ses doigts. Sans compter que ç’eut été afficher un privilège que d’utiliser des gants alors que beaucoup de ses hommes n’en possédaient pas une paire. Prince ou pas, un chef se doit de donner l’exemple, qui plus est en temps de guerre. Ce n’était d’ailleurs pas une contrainte en soi mais une forme de respect ; du moins dans l’éducation qu’il avait reçue. N’en est-il pas ainsi quand on allie les paradoxes ?

Le prince fourra la main droite dans la poche de son manteau. Il passa son ongle sur le dos d’une petite médaille en or qui représentait la Vierge et l’Enfant. Un nom était gravé dessus. Un nom qui lui était familier. Il laissa vagabonder son esprit. Un cheval s’ébroua. Le prince se retourna. Les restes de sa division bivouaquaient au bord du lac de Çildir. En fait de division, il s’agissait d’unités disparates, comme l’attestait la diversité des grades et des uniformes ; de soldats sans espoir ni illusion, de sous-officiers et d’officiers refusant la capitulation, qui s’appuyaient sur trois régiments de Cosaques de ligne, deux régiments de cavalerie, quatre bataillons de volontaires de la légion transcaucasienne et un régiment d’artilleurs. Tous avaient servi sous les ordres du généralissime Nicolas Ioudenitch sur le front du Caucase. Depuis la prise du pouvoir par les Bolcheviques, le généralissime avait rejoint les rangs de la rébellion contre les Rouges. Le prince lui-même avait été un moment écartelé entre le devoir et la raison.

Et son devoir lui dictait de terminer cette guerre plutôt que d’accepter le déshonneur de la défaite, dut-il désobéir aux ordres du nouvel état-major. Afin de combattre les armées blanches, restées fidèles au Tsar, Lénine voulut négocier une paix rapide avec les Centraux. Il signa le traité de Brest-Litovsk qui amputait la Russie d’immenses territoires, notamment dans le sud. Craignant d’être jetés en pâture aux Turcs, les États de Transcaucasie avaient rejeté cet accord. Ils traitaient à Trabzon avec Vehib Pacha, le commandant en chef des armées turques, ce qui n’empêchait pas son armée de poursuivre ses opérations dans l’est anatolien. Décimées par une épidémie de typhus, les troupes russes, découragées et affamées, n’avaient opposé qu’une faible résistance. Erzeroum tomba le 12 mars et Van était menacée.

Le prince était à Kars à cette époque. De jour en jour, du haut des remparts de la vieille citadelle, les sentinelles surveillaient l’horizon, les collines avoisinantes et un ennemi invisible. Des estafettes avaient rapporté la nouvelle au quartier général, et de là, on ne sait comment, la rumeur s’était propagée jusque dans les faubourgs. Depuis lors, la population avait cédé à la panique. On se bousculait dans les avenues, et sur les routes de l’exode. Les uns se dirigeaient vers l’est, afin de trouver un refuge dans les montagnes d’Arménie. D’autres tenteraient leur chance vers la Géorgie et le port de Batoum, afin d’embarquer sur un bateau providentiel.

Au milieu de la tourmente, les quelques légionnaires arméniens, issus du contingent du Seïm de Transcaucasie se préparaient à mourir. D’ailleurs, ils n’avaient guère le choix. Secouée par de violentes dissensions, la confédération vivait, aux dires de beaucoup, ses dernières heures. Et cet éclatement programmé conduirait inévitablement au retrait des contingents géorgiens et azerbaïdjanais.

Ainsi, les Arméniens se retrouveraient une fois de plus seuls pour endiguer les assauts de leur ennemi héréditaire. Ce jour-là, les premiers éléments de la 3ème armée turque venaient de leur prendre Sarikamich, à plus de cinquante kilomètres, au nord-ouest. Et pour les Turcs c’était bien plus qu’un symbole. En 1914, face aux Russes et à leurs alliés caucasiens, l’armée d’Enver Pacha y avait essuyé sa plus terrible défaite, laissant plus de quarante-mille morts dans le froid et la neige. L’heure de la revanche avait sonné, et le sang se laverait dans le sang. Le prince avait décidé d’abandonner Kars avec ceux qui voudraient bien le suivre. De toute façon, les Turcs enlèveraient la place tôt ou tard. Toute résistance n’en était que d’autant plus inutile. L’état-major russe ayant ordonné le désengagement de ses troupes sur le front du Caucase, cette guerre n’était plus la sienne. Combattre aux côtés des États transcaucasiens lui semblait suicidaire tant leur cause était désespérée.

15 mars 2009

Le Diable de Çildir - Chapitre I - Page 3 - 5

Chapitre Premier

 

« SOMMEIL sur la terre. Sommeil sous la terre.

Sur la terre, sous la terre, des corps étendus.

Néant partout. Désert du néant.

Des hommes arrivent. D'autres s'en vont. »

 
 

Omar Khayyâm (Robayat XXXVIII) - Quatrains,   traduction de Franz Toussaint

 

 

 

 

 

 

*

* *

Lorsque la nuit déploya son immense voile violacé sur les cimes du Zagros, la terre sembla faire, un instant, communion avec le ciel. Puis le jour s’évanouit derrière les crêtes enneigées, laissant une pleine lune, accrochée au firmament. Dans la cour du vieux caravansérail, aux environs de Khoi, un paysan venait de s’étendre sur une natte. Adossé à un pan de mur à moitié démoli, il s’était enroulé dans un large manteau en guise de couverture. Pendant des siècles, des caravanes de marchands en route vers Erzeroum avaient fait halte ici. Mais le rail avait remplacé la piste, et le caravansérail, laissé à l’abandon, ne servait plus de refuge qu’à de rares voyageurs esseulés. À l’origine, c’était sans doute une construction remarquable. Réalisés en pisé, les bâtiments s’articulaient autour d’une vaste cour qui devait ressembler à une palmeraie ; c’est ce que pouvaient laisser penser les troncs rabougris des quelques palmiers que le temps et la nature aient épargnés ; quant aux autres, il n’en subsistait que des souches pourries ; faute d’entretien, les bâtiments dans leur ensemble menaçaient ruine ; les combats de 1915 à 1918 entre Turcs et Chaldéens comme les tremblements de terre avaient eu raison des plus délabrés d’entre eux ; quelques-uns semblaient encore intacts. Pourtant ce soir-là, le paysan n’avait pu y trouver un coin pour dormir. Lorsqu’il s’était présenté à l’entrée du logis principal, un cerbère, qui devait être le gardien de l’endroit, l’avait vertement jeté dehors, en le traitant de pouilleux. Ne voulant pas envenimer les choses fut-ce en répondant à l’injure, le paysan n’avait pas insisté, renonçant ainsi à quémander une paillasse pour la nuit. Il croyait pouvoir se rabattre sur les dépendances, où d’ordinaire étaient parquées les bêtes de somme, parfois même du bétail ; mais, là aussi, on lui signifia d’aller s’installer ailleurs. De toute façon, aurait-il été accueilli par pure charité, il aurait eu toutes les peines du monde à s’y faire un trou, tant l’espace était exigu entre les hommes et les chevaux qui cohabitaient dans une effroyable promiscuité. On se console comme on peut.


En désespoir de cause, le paysan dut se contenter de coucher à la belle étoile, au milieu des décombres, à côté de son mulet. Il venait de fermer l’œil lorsqu’un cliquetis le fit sursauter. Il ouvrit une paupière. Telles des ombres de la nuit, plusieurs hommes venaient de se faufiler dans la cour. Ils portaient des bottes munies d’éperons.

« Des cavaliers, pensa le paysan. Sûrement des bandits kurdes. »

Ce pouvait tout aussi bien être des rebelles nationalistes de Mohammad Khiyabani, qui depuis la fin de la Grande Guerre écumaient la région. Mais l’homme, dans sa sagesse, ne retint pas cette hypothèse. Quoiqu’il en soit, ils étaient venus de fort loin. Et afin d’étouffer le bruit des fers à leur approche, ils avaient dû envelopper les sabots de leurs chevaux dans des bandes de tissu.

Le paysan écarquilla l’œil. L’un des cavaliers qui semblait être le chef donna un ordre d’un simple geste de la main. Puis, il dégaina son revolver. Trois bandits se dirigèrent vers les bâtiments du fond, quatre autres investirent les écuries. Resté dans la cour, le chef fit tourner son barillet. Le paysan crut reconnaître la silhouette caractéristique d’une arme russe. En observant plus attentivement, il remarqua que l’homme portait des bottes dépourvues de talons, identiques à celle des Cosaques. À cet instant, son mulet fit un écart sur le côté. Alerté par le bruit, le bandit fit volte face, l’arme au poing. Maudissant sa monture entre ses dents, le paysan s’adossa contre le mur, rentrant la tête dans les épaules. Au cliquetis des éperons qui se faisait plus sonore, il comprit que le cavalier arrivait à sa hauteur. Il aboya en russe une phrase que le paysan traduisit par : « Qui va là ? »

Couché sur le flanc, le paysan entendait son cœur tambouriner dans sa poitrine. Un goût de sang envahit sa gorge. Il se tassa un peu plus sur lui-même. En écho, le mulet se mit opportunément à braire.

« Que diable! » bougonna le Cosaque.

Puis, il s’approcha du mulet, flatta sa crinière drue. Il y eut un râle. Le bandit pivota sur ses talons ; son éperon racla le mur. Instinctivement, le paysan se recroquevilla encore jusqu'à ce que son genou touche sa poitrine. Puis, il fit doucement descendre son autre main vers sa cheville. Ses doigts saisirent le manche d’un poignard qu’il avait glissé dans sa chaussette montante. Il espérait ne pas avoir à l’utiliser. Seul contre cette bande, ses chances de s’en tirer étaient pratiquement nulles. Ce fut alors qu’il eut l’impression que le cavalier s’en allait. Prudemment, il se redressa, en se tournant sur le côté ; la curiosité étant la plus forte, il risqua un œil par-dessus le muret. Le bandit avait rabattu le chien de son revolver ; il semblait toujours nerveux.


Les quatre hommes sortirent des dépendances avec les chevaux. Au même moment, les trois autres quittèrent bâtiment ; le premier portait une valisette ; le second essuya son couteau sur le revers de sa manche ; le dernier transportait une couverture roulée sur son épaule. Précautionneusement, il déposa son fardeau sur le dos d’un cheval et arrima solidement à la selle. En plissant son œil unique comme pour mieux sonder la pénombre, le paysan crut reconnaître un corps dans la couverture. Sans élever la voix, le chef continuait à donner des ordres rapides. Figé dans la même position, le paysan gardait un œil sur la couverture. Il crut apercevoir un pied en dépasser.

Le Cosaque ordonna à ses acolytes de quitter les lieux. Alors qu’ils abandonnaient la cour, l’un des chevaux regimba. Peinant à le maîtriser, son cavalier lâcha malencontreusement le bagage dont il avait la charge. La valise tomba dans la poussière. Le bandit étouffa un juron. Il voulut tourner bride pour la récupérer, avant que son chef ne le rappelât à l’ordre. La nuit engloutit les cavaliers. Le caravansérail retrouva un semblant de calme. Le paysan dressa l’oreille. Les bandits s’éloignaient. Ils avaient emporté avec eux les montures des autres voyageurs. À croire que ceux-ci n’en auraient plus besoin. Et il y avait fort à parier que les bandits les avaient égorgés dans leur sommeil. Du moins, c’est ce que le paysan envisagea sans se donner la peine de s’en assurer par lui-même. D’ailleurs, mieux valait ne pas trop s’éterniser dans cet endroit. Toutefois, il s’accorda quelques minutes avant de se mettre à découvert. Jetant la tête en arrière, il laissa échapper un long soupir. Il avança dans la cour et chercha la valise. Lorsqu’il la repéra, il la ramassa. À première vue, c’était une élégante valisette de voyage en cuir. L’homme n’eut aucune peine à jeter un œil à l’intérieur, l’un des fermoirs en laiton s’étant ouvert sous le choc. En fait de valise, il s’agissait d’un nécessaire de toilette pour dame, et celle qui l’avait égaré ne devait pas être femme ordinaire. Mais pourquoi l’avait-on amenée dans ce caravansérail perdu ? Et comment ceux qui l’accompagnaient avaient-ils pu se laisser surprendre aussi facilement ? Le paysan ouvrit son manteau. Dans sa ceinture, il portait un Webley, un revolver d’ordonnance de l’armée britannique. Une question le taraudait : Qui était la femme qu’avaient enlevée ces « bandits » ? Car c’était bien des bandits que d’aucuns appelaient, depuis plusieurs mois, les hommes du « Diable ».

Le Diable de Çildir - Avant-Propos - Page 1 - 2

Avant-propos

 

1920, l’année terrible !

Meurtrie par la Grande Guerre, l’Europe savourait dans la Paix revenue une folie de vivre que rythmaient les plaintes syncopées d’une musique à la mode, le Jazz. Elle en oubliait qu’on mourait encore à ses portes, dans les provinces orientales d’Anatolie, livrées à la curée depuis 1915.

Ici, on avait déporté des villages entiers. Là, on avait assassiné des femmes et des enfants, au mépris des traités et des protestations. Mais, les coupables restèrent sourds à la pitié, et la haine engendra la haine, de Kars à Constantinople. Une haine tenace. Et le flot des rescapés du premier génocide du siècle vint par bateaux entiers se réfugier sur des terres plus hospitalières. L’Europe ne pouvait plus ignorer l’horreur.

Plus au nord, une guerre civile déchirait la Russie, ou plutôt les Russies. La Russie des Soviets combattait la Russie moribonde des Tsars. Et si les Polonais déferlaient en Ukraine, les contingents alliés, les corps francs abandonnaient la lutte et les armées blanches à leur cause désormais perdue.

Le « Prolétaire à cheval » et les Gardes Rouges balayèrent en deux ans les Denikine, les Koltchak, les Wrangel comme un ouragan dévastateur. Pourtant, malgré la saignée, le gouvernement de Moscou avait des visées sur son voisin, la Perse.

Ravagé par la guerre, la famine et les troubles politiques, le pays était en ruine. Profitant de leur victoire sur l’Empire ottoman, les Britanniques assuraient le contrôle du Sud et de l'Est avec les South Persia Rifles et l'East Persia Cordon. Les provinces du centre étaient entre les mains de potentats locaux. Dirigé par un anglophile convaincu, Vosuq od-Dowleh, le gouvernement iranien n’avait de souveraineté que sur Téhéran et sa région. En 1919, le principe d’un accord Anglo-persan fut enterré par Ahmad Shah, qui lors de son déplacement à Londres, refusa toute idée de protectorat sur son pays – erreur on ne peut plus funeste.

De 1918 à 1920, les Britanniques avaient permis à Denikine, comme à d’autres généraux russes, d’utiliser les régions frontalières de l’Iran en tant que base arrière de leurs opérations dans le sud du Caucase. En contrepartie, les Blancs leur apportaient un soutien militaire pour l’occupation des régions pétrolifères de Bakou. Leur défaite en Russie donna des coudées franches à l’Armée Rouge. Face à son avancée, les troupes britanniques du général Dunsterville durent évacuer Bakou. Et L’Azerbaïdjan fut soviétisé en avril 1920.

Parallèlement, les Bolcheviques poursuivaient un travail de sape dans le nord de l’Iran, en s’appuyant sur les mouvements libéraux et progressistes. Opportunistes, ils prêtèrent main forte à leurs alliés. Le 18 mai 1920, un corps expéditionnaire de l’Armée Rouge débarqua dans un port de la mer Caspienne : Enzeli. Les Russes enlevèrent Resht et installèrent un gouvernement communiste, dirigé par Mirza Kucik Khan. Ce dernier proclama la République Socialiste Soviétique de Perse et la République Soviétique du Ghilan.

Le 21 février 1921, utilisant comme fer de lance les deux mille cinq cents hommes de la Brigade des Cosaques, commandée par Reza Khan, les Anglais instrumentèrent un coup d’état contre Ahmad Shah ; la Brigade des Cosaques entra dans Téhéran et encercla le palais royal. Mis devant le fait accompli, le Shah fut obligé de composer. Reza Khan devint chef des armées. Le 8 septembre 1921, conformément aux dispositions du Traité signé entre l’Union soviétique et l’Iran, l’Armée Rouge se retira du Ghilan. En octobre, la province fut reconquise par Reza Khan. À la faveur d’une révolution de palais, il s’empara du trône et devint souverain sous le nom de Reza Shah Pahlevi, en 1925. Les Anglais conservèrent leurs concessions pétrolières en Iran mais durent y abandonner toute influence politique. De leur côté, les Russes ne désarmèrent pas, ils entreprirent une nouvelle offensive en Azerbaïdjan, après la seconde guerre mondiale.

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