Imaginons...

 masque

La victoire de "Patrie & Nation" aux dernières élections avait révélé au grand public de nouveaux visages. Ces inconnus, pour la plupart, avaient pris les rênes de l'État dans un climat de stupeur et de révolte. Appartenant au cercle intime du "Légionnaire", Georges Bertin, le Garde était un homme réputé pour son franc parler, et d'aucuns redoutaient ses positions sur le rétablissement de la peine de mort. Il ne s'en était pas caché. A l'occasion d'une interview, il avait même affirmé qu'il déposerait un projet de loi en ce sens au Parlement.


L'intervention souleva un tel tollé dans la presse que le gouvernement avait dû, par la bouche de son porte-parole, relativiser ces propos. La période était au chaos, autant pour les pessimistes que pour les réalistes. L'opinion publique s'interrogeait sur l'avenir du pays. Jamais, le doute n'avait été aussi profond. Régulièrement, dans les cités HLM de Paris ou de province, des bandes de jeunes incendiaient des voitures et cassaient des boutiques, saccageant des bus, agressant contrôleurs, machinistes et policiers. Acte isolé ou action concertée, chacun y allait de son interprétation.


De son côté, l'opposition, toutes tendances confondues et réduite à la portion congrue au Palais Bourbon, menait une guérilla procédurale, lors des sessions parlementaires, bloquant votes et débats par des amendements à outrance.


En représailles, le Président de la République menaçait d'utiliser les pleins pouvoirs de la constitution comme lors du putsch d'Alger. Loin de calmer les esprits, cette attitude exacerba les passions. Et des émeutes éclatèrent çà et là ; celle des chômeurs, déçus par les promesses de tous bords ; celle des retraités en colère, séduits par les thèses sécuritaires ; celle des commerçants écrasés de charges ; et enfin celle des étudiants. Le mécontentement touchait tant les partisans que les adversaires de la nouvelle classe dirigeante. En haut lieu, on ramena les événements à des manœuvres suicidaires de l'opposition. Rien n'y fit. La sanction tomba d'elle même, inévitablement. Sur les chaînes nationales, le Président annonça qu'il recourait à l'article 16 de la Constitution.


La presse fut censurée par décret. La télévision et la radio passèrent sous le contrôle du Ministère de l'Intérieur. Le délit d'opinion fut rétabli. Les syndicats protestataires furent interdits et leurs dirigeants arrêtés. Toute manifestation, grève, réunion publique ou conférence fut soumise à autorisation spéciale de la Préfecture, du Ministère de l'Intérieur et de la Présidence de la République. En réalité, l'autorisation était soumise à une liste non exhaustive de conditions toutes aussi draconiennes les unes que les autres, ce qui, en pratique, transformait la soit-disant autorisation en interdiction déguisée. Quelques juristes dénoncèrent le principe pour la forme. Mais cela constituait un combat d'arrière-garde, perdu d'avance de toute façon.

La démocratie est une richesse. Ne la gaspillons pas !

Note : Terminé en 2000, bien avant la gueule de bois du 21 avril 2002, le Prince des Faces est un roman inédit qui a fait étagère restante chez tous les éditeurs parisiens. Il relate la montée de l'extrême droite et son accession au pouvoir en France ; la dictature au Brésil sur fond de tensions en Amazonie. Prémonitoire ? Le lendemain du 21 avril 2002, aucun journal n'a publié la brève dans laquelle j'avais déjà prévu le second tour de la présidentielle Chirac-Le Pen avec la victoire de ce dernier. Ce n'était qu'un avertissement !